Montagnes célestes

0 Montagne Celeste

Avant de partir vers le nouveau monde, Christophe Colomb  avait l’habitude de faire une ultime escale à la Goméra, avant-dernière île à l’Ouest de l’Archipel des Canaries. On imagine très bien les trois caravelles se balancer langoureusement dans l’abri naturel du port de San Sebastian alors que les vents dans le chenal entre les îles de la Goméra et de Tenerife sont renforcés d’une dizaine de nœuds. La légende dit qu’il profita des faveurs de la veuve du gouverneur. On raconte surtout qu’elle lui donna de l’eau, du bois et des fromages de chèvre qui se sont gardés jusqu’à Hispaniola (Saint Domingue-Haïti de nos jours) et des petits cochons noirs dont on imagine aisément les descendants peupler une certaine baie au sud de Cuba.

Aujourd’hui le tribut des autochtones au seul héros de l’île est visible à travers les quelques boutiques d’inspiration cubaine ou andine, nombre de paysans ayant immigré en Amérique du Sud au début du XXe siècle. L’île en échappant à la surexploitation touristique commune à ses voisines est très douce à vivre.

1 Hermigua

Elle respire au rythme des débarquements de ferrys 4 à 5 fois par jour pour des visites à la journée. Les routes en lacet découragent les parcours en voiture. La température diminue d’un degré tous les 100 mètres et le point culminant est à 1 400m. C’est un nain comparé au Pico del Tiede sur l’île de Tenerife, le plus haut sommet d’Espagne, couvert de neige en hiver et que l’on aperçoit au loin.

Sur les sentiers du Parc Garajonay, une des dernières forêts de Laurasilva (forêt humide de lauriers rescapée du Tertiaire).

Laurasylva - Rasta Tree

Laurasylva – Rasta Tree

Puis les nuages s’amusent à découvrir lentement les vallées que l’on prend un instant, culture en restanque oblige, pour un reflet d’Asie.

Parfums d'Asie

Parfums d’Asie

Mais ici, il ne s’agit que de quelques terrasses qui mélangent la culture de bananiers, de palmiers, de choux ou de cresson.

4 jardin

Dans les jardins poussent des oiseaux de paradis et des hortensias, une flore mixte favorisée par la pluie horizontale qui s’accroche aux sommets et ruisselle partout sur l’île.

Pluie (mouillée) horizontale

Pluie (mouillée) horizontale

Cache Cache

Cache Cache

Une île si tranquille que nous décidons d’y rester 3 semaines ; en fait le choix est un peu contraint par Pôle Emploi qui insiste lourdement pour une présence physique lors d’un entretien sans intérêt en vue de conclure « nous ne pouvons faire grand-chose pour vous ». Le système de protection sociale est étrangement conçu, couplant des allocations généreuses (à l’aune de la majorité des pays), des prélèvements en vue de le financer extrêmement élevés, une performance ridiculement basse en ce qui concerne le recasement des individus et une lourdeur administrative kafkaïenne pour le non-initié. Le système est étrange dans la mesure ou sur une tranche d’âge de 800 000 personnes, il n’y a vraiment de travail que pour 5 ou 600 000, d’où le stockage tampon des individus dans des formations longues permettant de bénéficier de bourses (dévoiement du concept d’éducation au profit d’une garantie ‘cachée’ de minimum vital) jusqu’à ce que l’on puisse enfin enclencher, à 25 ans, les systèmes de minima sociaux et ainsi ne plus devenir ‘visible’ pour la société, rasant les murs, taxé de ‘profiteur’… tout cela comme si les aspirations de la majeure partie des individus n’étaient pas une vie simple, un logement décent, un boulot permettant de faire vivre une petite famille sans trop d’inquiétude. Des problématiques similaires apparaissent dans les ruches où des abeilles hyperactives s’emparent, au fil de l’eau, de toutes les tâches, ne laissant rien à faire à leurs ‘collègues’ plus lentes ; à la disparition des hyperactives, les lentes reprennent le travail sans souci comblant le vide.  La principale différence réside dans le fait que lentes ou hyperactives, les abeilles participent de la même organisation sociale et accèdent de manière similaire aux produits de la ruche ; à l’inverse, notre espèce s’échine à maintenir des systèmes de castes multiples et divers, reléguant sans pitié ceux qui ne peuvent courir assez vite (n’ont pas de Rolex à 50 ans) dans les limbes d’un assistanat humiliant. Il n’est que temps de débattre de l’opportunité de déconnecter rémunération et activité.

La contrainte Pol donne l’occasion d’effectuer un voyage éclair en France, drôle et ironique manière d’aller pointer si ce n’était si triste, d’ajouter quelques pièces indispensables dans les coffres et d’évaluer notre niveau de préparation pour la Transat prévue avant la fin de l’année. « Yo ! » n’a jamais côtoyé autant de bateaux de grand voyage, dont 3 Ovnis. Le port de La Goméra est un lieu de passage très fréquenté sur la route vers l’Ouest, moins contraignant ou tape à l’œil que les grandes marinas d’Arrecife ou de Las Palmas qui rassemblent les bateaux inscrits au rallyes de l’ARC (Atlantic Rallye for Cruisers). Ces rallyes ont été initiés par Jimmy Cornel, ponte de la Grande Croisière. Ils offrent un sentiment de sécurité aux bateaux présents : pré-réservation dans les marinas au départ et à l’arrivée, audit technique, suivi par balise, formation, veille météo, networking et évènements sociaux. Trois départs regroupant près de 200 voiliers sont prévus d’ici fin Novembre, ce qui permet d’assurer une arrivé à Rodney Bay (Saint Lucie) ou au Marin (Martinique) avant Noël, avec une option d’escale à Mindelo dans l’archipel du Cap Vert.

Un relevé de statistiques d’ouragans depuis une vingtaine d’année récupéré sur le site www.cyclonextreme.com, le départ retardé du départ de la mini transat pour cause de tempêtes continues sur le Golfe de Gascogne depuis un mois et la violence du typhon Haiyan nous incite à réfléchir (à nouveau) sur la cyclogenèse.

Dans l’Atlantique Nord, les cyclones se forment pour la plupart au large des îles du Cap Vert, puis se déplacent relativement lentement à la vitesse de 5 à 15 nœuds vers l’Ouest. Ils de développent à  partir de perturbations qui prennent naissance dans le pot au noir (ZICT). Les conditions de formation sont assez strictes :

–          La température de la mer doit être supérieure à 26° sur au moins 60 mètres d’épaisseur (la couche d’Ekman).

–          Une forte humidité et une instabilité sont nécessaires à la formation des cumulonimbus (ok proximité du Pot au noir).

–          La force de Coriolis doit être suffisamment importante pour amplifier le mouvement tourbillonnaire (la ZICT doit s’élever au-dessus de l’équateur de manière significative).

–          Il ne doit pas y avoir de contraste trop important entre les vent de basse et de haute altitude qui empêcherait la formation de la colonne d’air chaud nécessaire à l’amplification du phénomène.

Une énorme masse nuageuse d’un diamètre moyen de 500 km, parfois jusqu’à 1000 km, organisée en bandes spiralées convergeant vers un anneau central au centre duquel se trouve l’œil, d’une épaisseur de plusieurs kilomètres de diamètre et jusqu’à 15km d’altitude avec des vents atteignant les 300 km/h (en rafales) et des pluies souvent diluviennes. Au final une puissance équivalente à plusieurs bombes atomiques par seconde se déplaçant sur l’océan à une vitesse comprise en général entre 0 et 20 km/h. ll peut être ainsi comparé à une énorme cheminée, aspirant à la base de grandes quantités d’air chaud et humide et les rejetant en altitude, bref une sorte de machine à vapeur infernale qui se déplace vers l’Ouest avant de bifurquer selon une trajectoire parabolique vers le pôle de son hémisphère.

Historique de trajectoires cycloniques dans les vingt années précédentes

Historique de trajectoires cycloniques dans les vingt années précédentes

La saison en Atlantique Nord se situe entre Juin et Novembre. En moyenne (arrondi), on a observé 9 systèmes dont 2 ouragans de 1985 à 1994, 14 systèmes dont 4 ouragans de 1995 à 2004 et 17 systèmes dont 8 ouragans entre 2005 et 2012. D’aucun estimeront que l’origine anthropique du réchauffement climatique est encore à prouver… notre piffomètre cependant crie Achtung !!! Nous en reparlerons la fois prochaine, l’occasion de s’amuser avec la théorie Bayesienne du révérend Père Tom.

Les systèmes sont repérés (et prénommés alternativement fille ou garçon) lorsque les vents sont supérieurs à 33 nœuds. Les ouragans présentent des vents supérieurs à 63 nœuds. Nous avons pour l’instant en 2013, 13 systèmes cycloniques dont 2 ouragans : Humberto et Ingrid – trajectoires ci-après.

8 Atlantique Nord 2013

Si les scientifiques agréent tous une élévation de la température des océans depuis 30 ans, cette variation n’est pas uniforme. Elle est cette année anormalement élevée dans le Pacifique, ce qui pourrait expliquer une augmentation du nombre et de la violence des phénomènes dans cette région compensée par une légère tendance à la baisse dans l’Atlantique. De plus, le nombre varie avec l’état global de l’atmosphère ainsi que les conséquences des effets amplificateurs et/ou modérateurs résultant des phénomènes d’oscillation océanographique type El Nino/La Niña (chaud/froid) à la Noël sur la côte Ouest de l’Amérique du Sud. Il semble qu’aucun impact ne soit sensible en 2013, année neutre, pourtant le treize…..

En tout cas,  nous espérons que Nestor ne pointera pas le bout de son nez au milieu de la flotte de l’ARC qui vient de s’élancer alors que la fin de la saison des cyclones n’a pas encore été annoncée (en principe fin novembre) et que les alizés ne sont pas clairement établis (plutôt à partir de décembre).

Il est permis de remarquer, que Christophe Colomb a eu de la chance. Et si le temps de ses traversées, une vingtaine de jours ne sont pas ridicules si l’on compare la physionomie des caravelles à celle de nos barques, il les a réalisées en plein dans la saison des cyclones en totale ignorance.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne disposait d’aucun outil de veille météorologique, qui constitue le premier moyen de prévention. C’est dans cette optique –et aussi pour dire à nos parents que tout va bien-  que nous avons choisi d’investir dans un téléphone satellitaire avec pour fonction : de téléphoner (1€ la minute, aïe, aïe), de communiquer par SMS, d’envoyer et de recevoir des mails (format texte et sans pièces jointes volumineuses). Forts de l’expérience en Mer Rouge (Iridium vs Turaya), nous estimions que le paramétrage serait simple et rapide. Dans les faits, nous avons passé des jours à explorer les arcanes des protocoles de communication, égarés entre les ISP et les services de messagerie packagés tels gmail, free, hotmail pour découvrir que depuis 5 ans le monde s’était durci et que, sous de fallacieux  prétextes de garantie d’une meilleure sécurité, les infos relatives aux grandes oreilles ne relevaient pas uniquement de la théorie de la conspiration. Sinon, comment expliquer que pour envoyer un message de quelques kilo octets, on en échange jusqu’à 20 fois plus à travers des processus d’authentification et de contrôle tout en multipliant les temps de communication et les risques de déconnexion ? Afin de revenir à des temps de réponse raisonnables, il existe un moyen autre que l’acquisition d’un serveur privé (just do it) : il suffit de passer par un prestataire qui commercialise un service garantissant les échanges de mail rapides et sécurisés à travers un protocole d’identification simple. Il suffit donc de payer un abonnement et d’accepter la dépendance à un tiers ! C’est fait. Ça marche.

Un des charmes de la navigation à la voile est la complexité, l’imprévisibilité et la diversité des domaines à explorer, des plus poétiques au plus prosaïques. Et c’est souvent sur ces derniers sujets que l’équipage doit faire preuve de son plus grand sang-froid et se montrer le plus créatif : pourquoi est-ce à l’entrée d’un port inconnu, la nuit avec des rafales à 35 nœuds et un ferry en train de manœuvrer, que le circuit de refroidissement eau de mer du moteur ne s’amorce pas ? Question immédiate : Combien de temps le moteur peut-il tourner sans refroidissement eau de mer avant de s’abimer irrémédiablement ?

Une fois arrimé sans dégât dans la marina et suivant les recommandations de notre auditeur favori, le capitaine s’est plongé dans de mystérieux calculs d’enthalpie (évaluation de l’énergie d’un système thermodynamique) et nous avons fait un REX (Retour d’EXpérience. Ouarf ! Ouarf !). Conclusion : l’élévation en température du moteur est estimée à 5 degrés par minute. Il peut donc tourner 10 minutes sans risques démesurés, s’il n’avait pas tourné préalablement et était donc froid.

Yo!

Yo!

Les escales sont aussi l’occasion d’échanger sur l’intérêt d’un stock de pâté Hénaf, d’un filet à fruit suspendu au portique ou de la quantité indispensable de citrons verts pour lutter contre le scorbut lors de la Transat. C’est surtout l’occasion de raconter des histoires. Celle du navigateur au bateau customisé qui va tellement vite qu’il fait 18 nœuds même au port. Ou l’échange capté par vhf de nuit sur le canal 16 entre un voilier de 34 pieds (parlant Français) et un cargo dont l’homme de quart, Philippin semble-t-il,  dans un pidgin approximatif affirme que : « Oui, oui, il a bien vu le petit voilier qui est en route de collision avec lui et qu’il va se dérouter. ». Et alors de vérifier que tout un chacun connait le canular de la flotte américaine et des gardiens du phare de la pointe de Galice et leur canari, pour mémoire ci-après.

Avec nos meilleures pensées, Santé et Sobriété,

Stéphanie / Christophe

Ilha Sao Nicolau – Tarrafal

28 Novembre 2013

www.yodyssey.com

La petite histoire pour rire :

Galiciens (bruit de fond) : Ici le A-853 merci de bien vouloir dévier votre trajectoire de 15 degrés au sud pour éviter d’entrer en collision avec nous. Vous arrivez directement sur nous à une distance de 25 milles nautiques.

Américains (bruit de fond) : Nous vous recommandons de dévier vous-même votre trajectoire de 15 degrés nord pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous répétons : déviez votre trajectoire de 15 degrés sud pour éviter la collision.

Américains (une voix différente de la précédente) : Ici le capitaine ! Le capitaine d’un navire des Etats-Unis d’Amérique. Nous insistons, déviez votre trajectoire de 15 degrés pour éviter la collision.

Galiciens : Négatif ! Nous ne pensons pas que cette alternative puisse convenir. Nous vous suggérons donc de dévier votre trajectoire de 15 degrés pour éviter la collision.

Américains (voix irritée) : Ici le capitaine Richard Jones Howard, au commandement du porte-avion “USS LINCOLN” de la marine des Etats-Unis d’Amérique, le second plus gros navire de guerre de la flotte américaine ! Nous sommes escortés par deux cuirassés, six destroyers, cinq croiseurs, quatre sous-marins et de nombreuses embarcations d’appui. Nous nous dirigeons vers les eaux du Golfe Persique pour préparer des manœuvres militaires en prévision d’une éventuelle offensive Irakienne. Nous ne vous suggérons pas, nous vous ordonnons de dévier votre route de 15 degrés nord ! Dans le cas contraire, nous nous verrions obligé de prendre les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de cette flotte de de la force de cette coalition. Vous appartenez à un pays allié membre de l’OTAN et de cette coalition. S’il vous plait, obéissez immédiatement et sortez de notre trajectoire.

Galiciens : C’est Juan Manuel Sales Alcántora qui vous parle. Nous sommes deux personnes, nous sommes escortés par notre chien, par notre bouffe, deux bières et un canari qui est actuellement en train de dormir. Nous avons l’appui de la radio de la Corogne et du canal 106 ‘urgences maritimes’. Nous ne nous dirigeons nulle part, dans la mesure où nous vous parlons depuis la terre ferme… Nous sommes dans le phare A-853, au Finistère de la côte de Galice. Nous n’avons pas la moindre putain d’idée de la position que nous occupons au classement des phares espagnols. Vous pouvez prendre toutes les mesures que vous considérez opportunes car nous vous laissons le putain de soin de garantir la sécurité de votre flotte de merde qui va se ramasser la gueule contre les rochers ! C’est pour cela que nous insistons à nouveau et vous rappelons que le mieux à faire, le plus logique et le plus raisonnable serait que vous déviiez votre trajectoire de 15 degrés sud pour éviter de nous rentrer dedans !

Américains :Bien reçu. Merci ….

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2 thoughts on “Montagnes célestes

  1. Amigos et amigas : c’est la seconde fois de ma vie que j’écris sur un blogue, je ne sais pas si je tape ds la bonne case, ni si ça arrivera sans timbre ad hoc, mais je voulais vous dire … heu …voilà : si vous croisez Kristo et Phanie entre le Cap Vert et la Caraïbe dites leur bien que je pense bien à eux, et qu’ils fassent mef aux faux alizées qui se retournent comme un gant et te file un coup d’ouest dans les gencives.

    He Ho Yo! Pour la Coryphène de midi : en terme d’appât, plutôt que des leurres chers et rares, préférer un bout de scotch-brit vert. La Coryph aime bcp.

    Nouvelles du club : demain ya JP Wild, toujours fringant, qui vient becqueter. Et sans doute se faire tailler sa permanente chevelure par la mère Michu. On va encore avoir droit aux commentaires du dernier monde diplo.

    A part ça ça va, sauf qu’ici notre réchauffement climatique refroidit et que les mitaines ont froid aux doigts.

    Et pour finir, notre dicton :
    “Le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste espère qu’il va changer, le réaliste ajuste ses voiles”.

    A bientôt

    Jacq

  2. Impressionnant: REX et calcul d’enthalpie. Cet équipage est trop fort 🙂 Donc si j’ai bien compris, l’eau était à 26° et le vent à 35 noeuds… Correlation improbable sur les cotes françaises, mais semble t’il logique à la Gomera en cette saison. Qu’est ce qui a mis le système de refroidissement en panne ?

    Ici on est en effet loin de 35 noeuds et eau à 26°C, c’est plutot pétole, 4°C et particules fines en nappes stagnantes…

    Gilles

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