Saga Yodyssey – la saison 1 se termine…

Cinq ans, jour pour jour, à faire des boucles, à écouter et raconter des histoires, cliquer pour un résumé en image:  Yodyssey – Heads Up

Retour le 3 Août sur la façade Atlantique, on se met en grand carénage pour préparer la saison 2….

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En vert et Captation

Shelter Bay – Colon – Panama

 

Descente aux enfers par la face ouest : l’Amérique Centrale. C’est la fin de la boucle Pacifique, les portes des écluses de Panama ouvertes il y a 4 ans sont closes. Avant de reprendre les routes Atlantique, le passage sans escale du Chiapas à Panama est l’occasion de dresser un bilan sans concession des marches de l’Empire.

 

 

 

Peten – Guatemala, Chiapas – Mexique, il y a toujours quelqu’un encore plus au Sud, encore plus pauvre, à exploiter.  Le Guatemala, épicentre de la culture Maya qui s’épanouissait dans la jungle, reste le pays des pôvres indiens auxquels les pillards successifs ne laissent aucune chance. Cortes en arrivant n’a eu qu’à ramasser les miettes dorées des royaumes sur le déclin. Il installe un système foncier où dominent les colons et où les indiens sont asservis. Ce système va perdurer jusqu’au 21ème siècle. Après la seconde guerre mondiale, la United Fruit Company prend la main sur la structure de pouvoir, adoubée par la CIA. Lorsqu’une rébellion marxiste éclate sous la forme d’une guérilla, la guerre civile prend une forme unilatérale : les gauchistes mal armés contre des professionnels formés et financés par les “programmes d’aides USA”. C’est un carnage : plus de 150 000 personnes tuées et 40 000 disparues. Les USA justifient cette intervention par la nécessité d’écraser la menace communiste et éviter le risque de contamination du Mexique.

Aujourd’hui, la frontière est le territoire des Zetas, cartel Mexicain qui utilise les terres du Guatemala pour faire transiter la coke de Colombie vers le Mexique, recrute les anciens militaires formés par les USA pour son armée et s’est diversifié dans les activités d’enlèvements et d’extorsions en particulier des migrants d’Amérique centrale, d’Asie centrale ou d’Afrique tentés par le passage vers l’Amérique et considérés comme une marchandise d’une valeur d’une centaine de dollars.

Tristes, tristes Amériques.

 

Jungle

 

 

Le Salvador, toujours en recovery depuis les escadrons de la mort et la fin des guerres civiles présente également quelques pitreries d’histoire récente. Dans les années 80, les campesinos plus quelques prêtres, étudiants et syndicats de travailleurs ont l’outrecuidance de réclamer une réforme agraire. Les possédants -environ 2% de la population- investissent dans des milices d’extrême droite financées et armées par les USA toujours sous le prétexte de combattre les insurgés communistes. Ces milices, au top de la communication par l’exemple, déchargent les cadavres des disparus et les têtes tranchées sur le bord de la route pour de simples leçons d’instruction civique. Les insurgés ne sont pas en reste et se financent par les enlèvements et le racket. A l’issue, le pays est un véritable charnier : sur 5 millions d’habitants, 750 000 morts, 1 million de réfugiés et 1 million de sans-abris.

Aujourd’hui, tout ce beau monde s’est calmé. Le gouvernement tente d’enrayer la corruption sous surveillance de l’ONU et diverses ONG, de redresser l’économie et d’agir en faveur de l’environnement. C’est sans compter l’action des Maras (MS 13 ou Salvatrucha), gangs transfrontaliers que l’on retrouve tant au Salvador qu’au Honduras, ultra violents et puissants souvent constitués des fils des guérilleros « communistes», qui continuent à terroriser la population, servent de vivier de recrutement aux armées privées des cartels mexicains, organisent le trafic dans les prisons américaines et recyclent les stocks d’armes des USA (pas moins de 250000 grenades M67 livrées au Salvador avant le cesser le feu, on les trouve au marché noir pour quelques centaines de dollars pièce, les Narcos en sont friands).

Ces combattants se moquent bien du Che ou de toute doctrine socialiste, il s’agit juste de survie, d’argent et de pouvoir, de mafia capitaliste et d’insurrection criminelle. Bienvenue au 21ème siècle !

Le Salvador, Sauve qui peut.

 

 

 

Le Honduras est le premier pays formellement qualifié de république bananière. Loin de l’idée d’un pays qui tente d’assoir sa croissance sur une économie agraire, la réalité traduit l’ingérence des compagnies fruitières américaines dans la vie économique et politique. L’image évoque également une corruption rampante et un folklore de conflits d’opérette avec les voisins : rétrocession de la Côte des Moustiques par le Nicaragua et Guerre du Football avec le Salvador (1969) – la crise née de la présence d’immigrés illégaux Salvadoriens s’étant brutalement exacerbée lors de l’élimination des sélections de la Coupe du Monde de Foot.

Dans les années 80, les USA utilisent le Honduras comme plate-forme de coordination pour la guerre clandestine contre le gouvernement sandiniste au Nicaragua et les mouvements de gauche au Salvador ou au Guatemala.

 

En 2008, le président en place tente de se dégager de l’emprise Américaine en adhérant à l’Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) créée par Chavez et Castro. De plus il appelle à la création d’une nouvelle constitution d’inspiration progressiste. En 2009, il est renversé par un coup d’Etat militaire. Cette action est condamnée par de nombreux pays, l’ONU et dans un premier temps Obama. Mais le Département d’Etat refuse de qualifier l’opération de « coup d’Etat militaire » ce qui aurait conduit les USA à interrompre le « programme d’aide ». Le gouvernement putschiste resta donc de facto en place jusqu’à la tenue d’élections remportées par la droite faisant de la fraude électorale un mode de consultation habituel.

 

En 2017, le scrutin présidentiel est entaché de sérieux indices de fraude. Malgré des rapports accablants, et avec la bénédiction des USA, le président sortant est réélu après adaptation de la constitution qui limitait la présidence à un mandat unique, cette contrainte ridicule n’existe plus.

Enfin, le Honduras fait partie des 8 pays qui ont soutenu les USA à l’ONU dans leur décision de déménager l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem…

Teguci / Tegucigal / Tegucigal Pas !!

 

 

 

Quelques miles nautiques plus Sud, le Nicaragua : au début des années 80, le dictateur Somoza est renversé par les rebelles Sandinistes, soutenus plutôt de près que de loin par Moscou. Pour Reagan alors président, après le fiasco du Vietnam qui a vu les Communistes s’installer en Asie puis au Cambodge, après le bourbier de l’Afghanistan appuyé par les Russes, les tentations gauchistes en Afrique -Mozambique, Angola-, tous les moyens sont bons pour lutter contre le “terrorisme” communiste.

Les Contras -contrerévolutionnaires- groupes d’extrême-droite locaux sont prêts à faire le boulot. Suffit de les armer et de les financer. Le Congrès Américain (dans un moment d’égarement) interdit le versement direct d’« aides humanitaires » aux militaires dont les officiers constituent le plus gros des brigades de la mort. Il faut faire un trois bandes, la CIA a l’idée géniale d’utiliser l’argent de la dope : les consommateurs de drogue américains (n’oublions pas que les présidents américains depuis Nixon ont été réélu sur la promesse de guerre à la drogue) financeront indirectement les Contras via les Cartels.

Le schéma est simple. Les cartels mexicains vendent aux mafias implantées aux USA, se font payer en armes (facile aux USA – le plus grand producteur de Kalachnikov au monde, si, si) qu’ils refourguent aux producteurs. La demande de poudre impossible à rassasier inonde la jungle d’armes qui dans les décennies suivantes vont alimenter les guerres de cartels.

Tout simplement brillant !

Quadruple objectif atteint ; 1 – supprimer la menace communiste, 2 – financer secrètement une guerre extraterritoriale, 3 – soutenir le business local US des armes, 4 – contrôler une partie de la population indésirable des USA en suscitant l’explosion de la consommation de crack dans les communautés blacks, puis une pénalisation différentielle crack (20 ans de prison pour 5 grammes) versus cocaïne (20 ans de prison pour 500 grammes) alors qu’il s’agit du même produit, juste un peu moins raffiné…

“Malheureusement”, tout a une fin et en 1988, après 60 000 morts, les Sandinistes et les Contras signent un cessez le feu. Le Nicaragua reste communiste. Jusqu’à récemment, c’était le pays d’Amérique centrale qui présentait le plus faible ratio de violence et la meilleure croissance en partenariat avec la Chine….

 

Panama City – Derrière les gratte-ciels vides, les bidons-villes

 

 

Le Costa Rica c’est un peu la Suisse de l’Amérique Centrale : un îlot de prospérité et de calme et totalement eco-conscious. C’est en tout cas comme ça que le présentent les prospectus des agences de voyages. Sus aux mythes :

1. Si le Costa Rica jouit d’un environnement de forêt primaire alors que partout ailleurs la jungle a été saccagée, ce n’est pas dû à la décision récente (1994) de déclarer 15% de la surface totale en parcs nationaux. C’est en grande partie parce que le pays est resté très peu peuplé pendant très longtemps, les populations vivant sur les franges côtières insalubres et évitant la jungle maléfique.

2. La bonne réputation du Costa Rica repose sur la promotion de l’éco-tourisme, qui justifie son prix élevé par l’organisation de la rareté et la communion avec une nature “préservée”, réservée à une clientèle aisée. C’est le syndrome Galapagos. Il constitue la ressource principale du pays qui ne dispose pas de matières premières et dont l’économie ne peut dépendre de la fluctuation des cours de la banane ou du café.

3. Si le Costa Rica se présente comme intensément pacifiste -l’armée est interdite dans la constitution de 1949-, c’est le résultat d’une opportunité politique. Le président en place ne pouvant s’assurer le plein support de l’armée l’a purement éliminée. Là encore, stratégie d’opportunité à l’œuvre : préserver sa neutralité tout en bénéficiant du soutien financier des USA d’autant plus facilement accordé que c’est le seul pays d’Amérique Centrale qui n’ait pas cédé à la tentation communiste. Un président charismatique et fin stratège l’a neutralisée tout en défendant un programme de progrès social. Ceci n’exclut pas une forte corruption a tous les étages.

4. L’image de havre de paix s’exprime de plus en plus derrière les barbelés des marinas ou resorts privés américains car la prospérité n’a pas bénéficié à tous les Ticos et les problèmes de sécurité sont omniprésents en grande partie liés à la diffusion du crack.

Lo siento Amigos, c’est plus facile de parler du magnifique quetzal, du tapir ou du cougar.

 

Dernière écluse de Gatun, entrée sur l’Atlantique

 

 

Enfin, Panama : pays de contraste, riche des revenus du canal (quelle blague, 5% du PIB pour le canal, contre 75% aux « services », restons pudiques), pauvre de sa corruption endémique, une population de sang-mêlés où les peuples premiers côtoient les descendants d’esclaves abandonnés. Le contraste est flagrant entre la brillante Panama City côté Pacifique et la no-go zone de Colon côté Caraïbes. Inutile de s’appesantir sur le pays, sous contrôle direct de l’empire US depuis 1903 [province de la Colombie, le Panama a “spontanément” déclaré son indépendance en octobre, s’est vu reconnaître par les USA – Roosevelt – en novembre et attribué à ces derniers l’intégralité des droits sur un éventuel canal en décembre], pseudo-indépendance avec la rétrocession du canal en 1999, on peut voir Panama comme une première barricade sur le “limes” cher aux Romains.

 

Mini mart et mini skirt, tout est petit dans notre vie… – Canal de Panama

 

 

Synthèse… “America first”

  1. Les lieux

Dans le Pacifique Sud déjà, les comportements prédateurs nous avaient surpris, le recours au troc, munitions et alcools forts contre poisson, était trop caricatural pour être recevable, passons.

Au Japon ensuite, nous avions tiqués, Nagasaki, la seconde bombe, un test grandeur nature juste pour s’assurer que le plutonium offre une bien meilleure performance que l’uranium, les destructions, les morts, aucune importance, des sous-hommes.

En Colombie Britannique, Washington (l’Ouest Canadien n’est que peu différent des US), la symphonie du Nouveau Monde tourne à l’aigre, primo-occupants impitoyablement éliminés, surexploitation des ressources naturelles, racisme anti Chinois, anti Noir, dope. La Californie, libérale, rempart à l’obscurantisme ambiant perd ses atours – une fumisterie – et dévoile un gigantesque laboratoire où s’élaborent les concepts et techniques d’asservissement de masse, d’aujourd’hui et de demain ; destruction avancée de l’environnement, armées de sans-grades invisibles, le contrat social est laminé, les rapports entre individus sont d’une brutalité rare.

De l’autre côté du non-mur, la main d’œuvre à prix coutant, les usines d’assemblage, la production maraichère sous licence, les jeux de taxes de l’Alena qui drainent la valeur ajoutée dans les (non-existants) paradis fiscaux, parcs à retraités et médecine bon marché, rendre impossible la construction d’un état souverain et autonome, fût-ce au prix de centaines de milliers de vies. Les Mexicains n’ont pas encore baissé la tête, heureusement.

La Méso-Amérique, royaume des républiques bananières selon l’expression consacrée, républiques indépendantes normalisées à coup de narcodollars et de charniers, la peur du communiste est si forte, si bien entretenue. “Il n’est Dieu ni sauveur suprême” est incompatible avec le billet vert estampillé “In God We Trust”, les communismes égalitaires sont indissolubles dans le dollar tout comme dans l’Islam… on comprend mieux certaines alliances objectives.

 

  1. Les méthodes

Rien n’est laissé au hasard à commencer par le travail de l’image projetée – d’importance stratégique –  déconstruction de la réalité remplacée par les mythes (gentils cowboys, GI sauveurs du monde libre, pays d’immigration, terre de liberté). Sous tendant le travail de l’image, la puissance industrielle crée des besoins artificiels dans une course à l’échalotte sans fin et s’appuie sur un ordre économique taillé sur mesure : contrôle de la monnaie de référence, extraterritorialité des règles. Les désaccords sont arbitrés rapidement selon la technique éprouvée du conflit préventif (officiel ou en sous-main) juste renvoi d’ascenseur aux militaro-industriels.

L’instantanéité prime – ce qui compte, c’est ce qui marche. La valorisation immédiate des ressources est prioritaire sur leur développement, que ce soit en matière de ressources naturelles (la surexploitation est la norme au détriment du renouvelable), en matière d’allocation de capital (priorité aux rachats d’actions sur l’investissement afin de faire monter les cours) ou en matière d’économie de la connaissance (prédation des cerveaux sino-indiens afin de maintenir une importante production de brevets).

Les règles d’organisation de la cité ne s’appuient pas sur un corpus ex-ante découlant de principes fondamentaux (les bons vieux liberté, égalité, fraternité par exemple)  mais sont définies/adaptées selon des besoins obéissant au premier principe du “moi d’abord”, la doctrine se chargeant, souvent au prix de contorsions abominables, de construire une apparente cohérence; ainsi invente-t-on, sans rire, la notion de guerre propre puis de guerre juste, quel individu sain d’esprit peut, les entrailles à l’air, se sentir propre et juste? ainsi justifie-t-on, au vu des indemnités d’assurance, l’abominable équivalence 1 américain blanc = 10 américains noirs = 1000 pakis; ainsi explique-t-on aux femmes, mielleux, qu’elles doivent être protégées des prédateurs, abandonnér leur individualité en échange de la sécurité; ainsi tourne-t-on en ridicule les environnementalistes au motif que ce n’est pas prouvable donc cela n’existe pas; ainsi autorise-t-on l’enseignement du créationnisme au mépris de toute démarche scientifique…stop!!! de quoi devenir dingue, de quoi prendre un flingue….

Les dynamiques à l’œuvre conduisent à une redéfinition unilatérale de l’intégralité des modes de fonctionnement de la société, laquelle société a connu un essor incroyable, se retrouve dotée d’une puissance sans égale à ce jour et expérimente, pour la première fois de sa courte existence, une forme d’omnipotence.

 

  1. Les options

Pour la majorité des grandes sociétés connues à ce jour, l’objectif affiché (certes pas toujours atteint) et fédérateur consiste en l’amélioration des conditions de vie pour le plus grand nombre ; vision humaniste floue qui laissa et laisse encore place à négociation, avec ses crises, dérives totalitaires, esclavagistes mais montre une étonnante résilience depuis Nabuchodonosor.

La société américaine pose à l’inverse non plus un objectif mais une possibilité ‘mesurable’ d’amélioration individuelle pour les acteurs contributeurs. Les autres, ces boulets, sont de-facto exclus, déchus de leur humanité. Le constat est accablant. Dans ce modèle, l’humanité n’est plus une caractéristique intrinsèque mais un attribut de l’appartenance à un groupe. La porte s’ouvre grande aux vieux démons. Subtil, l’argumentaire est déjà rodé : il ne s’agit pas de nuire aux exclus, juste de permettre aux contributeurs de toucher les bénéfices de leurs actions – le transhumanisme n’est, vous en conviendrez, pas accessible à tous, juste aux élus, les autres, dans les réserves…

Ce n’est probablement pas par hasard que se développe, au mépris du socle de valeurs communes à l’humanité, une expérimentation de cette nature. Force est de supposer qu’un schéma directeur est à l’œuvre. La définition d’une identité “heureuse” débarquée du Mayflower, la prééminence de population WASP (acronyme de White Anglo Saxon Protestant mais également guêpe…) dans les instances dirigeantes, la mise sous tutelle des minorités, sont autant de signaux faibles des problèmes à venir.

Noyau dur suprémaciste à l’œuvre – théorie de la conspiration –  ou bien évolution cancéreuse d’une société singulière – approche biologique – peu importe bien que la question mérite d’être posée ; le potentiel est là de mettre la planète à feu et à sang.

 

Stéphanie / Christophe

North West Point – Providenciales – Turks & Caicos – 23 mai 2018

The fun side of the wall

Murales – Puerto Vallerta

 

Hasta luego Mexico! Hasta pronto!

Fin de la trilogie Pacifique Nord-Américaine avec une balade de 4 mois au-dessous du volcan, d’Ensenada (quelques kilomètres au sud de Tijuana), à Huatulco (entrée du golfe de Tehuantepec et du Chiapas) en passant par la mer de Cortez, l’occasion de vérifier la maxime édictée il y a 100 ans par le dictateur Porfirio Diaz : « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si proche des Etats Unis ».

Le contraste entre l’accueil, la gentillesse des habitants, la bienveillance, la simplicité des rapports et l’extrême violence lisible dans la nature des faits divers, les statistiques -plus de 24 000 homicides en 2017, soit 69 par jour, troisième pays le plus dangereux pour les journalistes après la Syrie et l’Afghanistan -, la contreculture -narcororridos, ballades à la gloire des narcos trafiquants et culte de Santa Muerte privilégié par les pauvres, les délinquants et les junkies- et la haine du Yanki est déroutant. Ceci rend la résilience des habitants à la relation de domination perverse entretenue par les Etats Unis d’autant plus attachante.

Mexique : PIB 1000 milliards de $ – tourisme 160 milliards de $ – drogue 40 milliards de $ : inutile de dire que tout est fait pour que les soubresauts insurrectionnels découlant du trafic de dope avec les US n’affectent pas la vache à lait touristique, le sujet n’existe pas. Le parti pris de ce billet est de fournir une introduction, juste quelques éléments, bien sûr, au détriment des sites incas, bien sûr au détriment des photos d’enfants joyeux, bien sûr au détriment de la vie de tous les jours dans un pays magnifique qui s’enfonce doucement dans la douleur….

 

Vierge au Cactus – Noel à La Paz – Baja California Sur

 

Entre le Mexique et le riche et encombrant voisin : 3200 kilomètres de frontière qui mettent du « bon » coté les territoires « volés » au Mexique à la fin du 19ème siècle : Texas, Arizona, Nouveau Mexique et Californie. Les conséquences de ce front indéfendable (Nixon s’y essaya sans succès) sont des liens démographiques, économiques et capitalistiques inextricables : 1 million d’Américains vivent au Mexique et les migrants mexicains aux US – 12 millions de personnes – envoient au pays 30 milliards d’USD de remittance annuels, les « maquiladoras » implantés grâce aux capitaux américains produisent des biens à faible valeur ajoutée (automobile, électronique…) exportés à 80% vers les Etats Unis et les flux issus du narcotrafic (drogues, armes, et blanchiment d’argent) bénéficient aux deux côtés de la frontière finançant la Silicon Valley.

La lutte contre l’immigration clandestine et le narcotrafic parait être une obsession par les Etats Unis alors que la lutte contre la pauvreté et la corruption est privilégiée par le Mexique soupçonné d’être un Narco Etat.

L’accord de libre-échange (ALENA ou NAFTA) signé en 1994 entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique a placé ce dernier au 15ème rang du classement des PIB mondiaux. Cette prospérité très sensible aux fluctuations de l’économie américaine a fait émerger une classe urbaine moyenne bien éduquée mais a accru les inégalités et a contribué à maintenir la moitié de la population de 130 millions d’habitants, sous le seuil de pauvreté en raison de la corruption systématique et des mesures d’austérité imposées par le FMI et la Banque Mondiale.

L’intérêt des américains pour le narcotrafic, business illicite mais deuxième plus important après celui de l’or noir a favorisé le développement des activités illégales. Le NAFTA est aussi surnommé NAFDA : North America Free Drug Agreement (le D remplace le T de Trade). Il signe la connivence entre l’économie légale et illégale. Le trafic croissant de marchandises permet de masquer la « libre » circulation de la drogue sous toute ses formes (marijuana, héroïne, cocaïne, et récemment meth et fentanyl…).

La demande insatiable du marché américain, initialement morphine pour les soldats pendant la seconde guerre mondiale après que l’approvisionnement par la Turquie ait été stoppé, en passant par la fumette des années hippies, le hype récréatif de la poudre et des smileys des années 80’ et 90’, les cailloux (crack) anti blacks, jusqu’aux antidouleurs responsables de l’épidémie d’overdoses, a stimulé l’inventivité marketing et d’approvisionnement des Narcos Mexicains.

Le double jeu des Etats Unis est encore plus apparent, si on observe les flux financiers. La guerre à la drogue lancée par Nixon et argument électoral sans cesse repris par ses successeurs est la guerre la plus longue -plus de 40 ans- jamais livrée par les Américains. Dans les années 70 puis 80, tous les moyens sont bons pour lutter contre le “terrorisme” communiste en Amérique Centrale. Les consommateurs de drogue américains financent directement ou arment les groupes d’extrême droite pour écraser les rebellions via les cartels. Aujourd’hui les guérillas communistes sont sous contrôle, mais le trafic de drogue constitue après le krach financier de 2008 la seule source de liquidités injectée dans tous les secteurs de l’économie, finance, immobilier, start-up, énergie, politique, armes, sécurité, Police, Tribunaux, prisons…

Ainsi, il apparait que ce n’est pas la drogue cause de nombreux décès des 2 côtés de la frontière qui justifie la guerre, mais plutôt la menace d’insurrection portée par la fragmentation des cartels ainsi que le maintien d’une prohibition génératrice de revenus exceptionnels.

 

 

Los Gatos – Mer de Cortez

 

Non sanctionnés à 95%, les actes de corruption perturbent tout le fonctionnement des institutions et de l’activité économique au détriment des plus précaires. Dans la vie de tous les jours, ils sont exercés par les petits et moyens fonctionnaires sur les citoyens ordinaires pour l’accès aux services de base, hôpitaux, écoles, police… et engendrent un cercle vicieux : la perte de confiance dans les institutions justifie le peu de dénonciation d’activités criminelles, ce qui motive les organisations terroristes à agir en toute impunité.  Au niveau politique, ils concernent la manipulation des institutions, des règles et des lois dans l’allocation des ressources et des financements pour l’accroissement de richesse, de pouvoir ou de statut individuel et agissent comme amplificateur. Les fonctions déficientes de l’autorité civile ou de l’Etat de droit sont progressivement infiltrés puis assumés ou non par les organisations criminelles.

La démocratie semble le régime le plus apte à empêcher la corruption à l’inverse des régimes autocratiques, l’exception étant Singapour (!). Ce n’est pas le cas des démocraties défaillantes. Au Mexique la corruption est érigée en mode de vie dans le cadre d’une « dictature parfaite » – Mario Vargas Llosa, une « dictamolle » tellement bien « camouflée qu’elle ne semble ne pas en être une, une tyrannie invisible qui adoptera la forme extérieure d’une démocratie » doctrine du PRI – Parti Révolutionnaire Institutionnel- dans le cadre de ses relations avec les médias. Le progrès relatif dans l’histoire du PRI qui a exercé le pouvoir pendant 70 ans, est d’avoir remplacé la désignation directe du Président par son successeur par la fraude électorale.

Le poids des rackets de toute nature dans le budget des foyers mexicains est estimé à 33 % de leurs revenus freinant la consommation et l’investissement. La trilogie pauvreté, corruption, violence (couts de la prévention, répression, poursuites judiciaires…) ont coûté au pays environ de 34 % de son PIB en 2014.

Cette situation prive le pays d’un développement normal. Enfin, des études statistiques (Institute for Economics & Peace) montrent la corrélation entre les indices de corruption et de paix. La dégradation du score de corruption qui place le Mexique en 135e/180 positions dans le classement mondial est concomitante avec l’augmentation de la violence et la privation de libertés.

 

Depuis la genèse du narcotrafic suscitée par les Etats-Unis, le gouvernement s’est accommodé de l’influence des Narcos, fermant les yeux sur le trafic, en échange du soutien lors des opérations contre les ennemis politiques du PRI. Un cartel monopolistique, celui de Sinaloa pour ne pas le nommer, régule correctement les flux et se comporte en acteur responsable.

Avec l’éviction, inattendue, du PRI entre 2000 et 2012 (2 mandats successifs de partis alternatifs avec « Fox Cola » et Calderon), les nouveaux gouvernants suivent les conseils de leur puissant voisin et, à leur tour, déclarent la guerre à la drogue : le monopole est éclaté, en résulte rapidement une grappe métastasique d’au moins une dizaine de cartels, amplifiant les rapports de force ; les Narcos sont contraints de se battre pour retrouver des complices parmi les fonctionnaires en grande partie remplacés, opération qui a parallèlement perturbé le ruissellement de l’argent de la corruption. Afin de pallier un faible soutien populaire, Calderon pactise avec certains cartels et militarise le conflit, l’Etat prend une position stratégique dans la compétition entre cartels attisé la lutte de pouvoir, résultant en une multiplication des « plazzas » et des routes.

Dans un contexte de violence exacerbée, le PRI a été réélu en 2012 car jugé capable de négocier et de s’entendre avec les cartels et ainsi diminuer la violence. A l’expiration du mandat de Pena Nieto, le bilan est un échec total.

 

 

Catarina – Huatulco

 

Pendant la période Calderon, un groupe d’élite de l’armée ayant compris qu’il y avait moyen de gagner beaucoup plus d’argent que d’émarger au contingent a formé son propre cartel. Très bien organisés et entrainés par la CIA, ils ont commencé à mener des actions d’une extrême violence : extorsions, enlèvements, décapitations, pendaisons… publiées sur internet. Entrepreneurs psychotiques, terroristes -ils tuent des civils-, seigneurs de guerre -ils se battent pour des territoires ou des parts de marché-, ils ont infiltré tous les secteurs de l’économie, des médias à l’industrie et jusqu’au détournement des flux de l’industrie pétrolière pourtant nationalisée. Animés d’aucun fanatisme religieux, motivés par aucun agenda politique, avec l’argent pour seul mobile, les Zetas ont fait basculer « la guerre contre la drogue » vers « la guerre de la drogue » menaçant par leur activité insurrectionnelle l’équilibre voulu par les Etats Unis. Leur grand compétiteur, Cartel Jalisco Nueva Generación – CJNG – est l’étoile montante de la clique,

En exploitant par le chantage le sentiment d’infériorité, d’injustice, de colère ou de frustration des plus pauvres et la convoitise sans fin des nantis, les 7 cartels ont réussi à fragmenter la société désormais menacée de guerre civile et ont développé le potentiel d’une force de rupture en Amérique Latine -Guatemala, Salvador, Honduras- et par tache d’huile en Afrique de l’ouest -Nigéria, Guinée Bissau- irriguée par les flux de la drogue à destination de l’Europe.

Les cartels représentent un cas d’école de croissance capitalistique – typique de la Harvard Business Review – compétition, croissance interne et externe, intégration verticale (de l’approvisionnement au consommateur final), diversification (racket, enlèvement, immobilier, finance) et surtout globalisation en cours. Il serait tellement plus simple de revenir à un simple problème criminel cantonné au Mexique, mais dans le contexte d’élections en cours et de polarisation envenimée par Trump, la situation parait irréversible.

 

 

Credit Marco Melgrati – Illustrateur Italien vivant à Mexico
(compte Instagram : https://www.instagram.com/m_melgrati/)

 

En complément pour les curieux deux albums photo :

Baja California, des cactus et des hommes:

https://photos.app.goo.gl/OkXXHADiPuEijr7J2

 

Murales :

https://photos.app.goo.gl/PTXtiAVhUe0hBCjC3

 

Stéphanie / Christophe

Shelter Bay – Panama Atlantique – 13 avril 2018

 

GAFA 1 – Flower Power 0

Il n’y a pas d’été indien en British Columbia ! cap au Sud.
A l’avant des premières dépressions hivernales, Yo ! a franchit sous Code 0 le Golden Gate fin septembre.

Le Golden Gate, icone de San Francisco, de couleur originale « International Orange » intensément visible dans le brouillard -plus de 100 jours par an-  ferme la baie de San Francisco sur le Pacifique depuis 1937. Emprunté par plus de 100 000 véhicules par jour, le ruban d’acier de 1300m relie Sausalito au nord, à la ville et ses 48 collines, puis à la Silicon Valley qui concentre le Googleplex, l’anneau de l’Apple Park, le MPK20 en référence aux 2 milliards d’utilisateurs de Facebook et le campus de l’université de Stanford. Des géants du web identifiés sous l’acronyme GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), seul Amazon s’est exilé à Seattle où le siège côtoie celui de Microsoft.

 

Dès sa fondation à la fin du 18ème siècle, San Francisco, dernière ville frontière, est réputée pour sa tolérance. On est loin du pont Mirabeau et de sa pale mélancolie existentielle, même si le Golden Gate, est un haut lieu de suicide -on pourrait remonter les protections, mais pourquoi faire ?-, il demeure un symbole de liberté, d’espoir et de nouvelles opportunités qu’il suffit de créer et de faire financer.

 

Ville phœnix, elle renait perpétuellement de ses cendres. D’abord celles du grand incendie de 1906 en raison duquel il n’existe pas de bâtiments anciens, puis traversant les crises migratoires, militaires, économiques et financières successives, elle n’en finit pas de se réinventer allant jusqu’à concevoir un mode de vie virtuel qui s’est imposé brutalement au reste du monde.

 

Bay bridge entre le Business Center Distict et Oakland / Berkley

 

De Jack London à Jack Kerouac s’échelonnent tour à tour, la ruée vers l’or, la fondation des jeans Levi Strauss & co, la flotte Pacifique,  l’implantation du centre financier et bancaire de la côte Ouest, la Beat generation, le psychédélisme et le summer of love. De l’utopie de partage et de mise à disposition gratuite de la connaissance nait Internet. Puis avec Bill, Steve, Larry, et les autres, les hippies ont muté yuppies. C’était il y a trente ans. Aujourd’hui, geeks ou nerds vivent de/avec la « sharing economy » permettant à tout particulier de devenir prestataire de service (néo-prolétaire ndlr 😊) en utilisant une App sur son smartphone ;  Airbnb, Uber sont les plus connus.

Nombre de gens déménagent en Californie parce que c’est un endroit où l’on peut refaire sa vie (dans la fiction, au cinéma mais aussi dans la réalité). San Francisco était réputé comme haut lieu de la contre-culture et d’émancipation des minorités en particulier homosexuelles. En signant la « refuge ordinance » en 1989 qui établit le refus de collaboration avec les autorités fédérales pour la lutte contre les étrangers en situation irrégulière, elle se pose en ville sanctuaire pour les sans-papiers.

 

Tout ça, c’était avant.

Avant le Sida, avant  le 11 septembre, avant la crise des subprimes de 2008, avant que la capitalisation du carré du GAFA pèse plus lourd que celle du CAC40, avant que Facebook, Twitter ou Netflix n’ait hacké la diffusion de l’information et ne nivelle la culture, avant que le champion du monde de Go n’ait été battu par Google Deepmind, avant que les NATU (Netflix, AirBnb, Tesla, Uber) ne promeuve l’économie disruptive qui n’a plus rien à voir avec l’économie du partage mais qui appuyée sur une plante forme internet, sans actif, transfère le risque des actionnaires vers l’individu tout en lui fournissant un complément de revenu –complément à quoi ?-, avant que les Techs Bros ne pensent qu’ils vont changer le monde à coup de start up…

Avant…

 

Alcatraz : “Eat or be eaten – Beat or be beaten – Strike or be stricken –
Run for your life before it eats you alive”. Iggy Pop

 

Aujourd’hui, près de 7 millions de personnes vivent dans la baie et San Francisco est devenue la ville la plus chère des Etats Unis devant New York. L’encadrement des loyers n’en finit pas d’alimenter des effets pervers tels qu’un loyer moyen de 3000 $ pour un deux pièces, largement compensé par les revenus générés par le Airbnb business, né à SF, troisième destination touristique des US.

Même si les « Painted ladies » (maisons victoriennes en bois) font encore bonne figure, San Francisco a perdu son âme. L’esprit contestataire pour autant qu’il existe encore, a migré. Le quartier de Haight-Ashbury qui a vu l’émergence du mouvement Flower Power et celui de Castro où paradaient les « Boys » sont glauques et décrépis. Mission se boboïse et le Fisherman’s warf est un attrape gogo. Le Siège de Twitter installé South Market a fait se concentrer les sans-abris à Tenderloin à quelques pas du BCD ou du Saint Francis sur Union Square.

En relatif à la population totale, San Francisco, ville à haute concentration de milliardaires, recense plus de sans-abris que New York et moins que Los Angeles, Seattle ou Wahington DC. Mais la densité accroit la visibilité de cette population -la station du métro Powell street comparable à celle d’Opéra à Paris est un refuge de fait- dont les caractéristiques sont : un quart constitué de sans-abris permanents contre moins de 10 % dans les autres villes US, 40% présentent des troubles mentaux et 40% présentent des addictions à l’alcool ou la drogue. Enfin, malgré un budget annuel de 1.2 milliard de dollars, aucune amélioration de la situation n’est constatée.

 

And she said “We are all prisoners here, of our own device”… Welcome to the Hotel California

 

Pour les curieux quelques albums photo de balade en Californie du Nord / Nevada :

Les cités du désastre San Francisco et Las Vegas :

https://photos.app.goo.gl/VJPM0yxSeiaBRhTd2

Le parc du Yosemite :

https://photos.app.goo.gl/KY1ReY5NyMh5Gau63

La Vallée de la mort :

https://photos.app.goo.gl/L45sIUg47T5DyiRa2

 

 

Pour les aficionados, un point de vue engagé:

 

Comme un caillou dans la chaussure cause une gêne, rien de douloureux, juste un faisceau de signaux faibles captés, de-ci de-là, au gré des deux mois passés sur la côte Ouest des USA. Rien d’avéré, rien de solide mais comme une impression fugace que cela ne tourne pas rond. Envie ou devoir de partager au risque de paraître stupide, naïf, paranoïaque et dans ce cas, quoi/comment partager ?

Nous avons suivi depuis trois ans la montée en puissance de Donald, les premiers pas dans l’arène des primaires Républicaine éliminant les Ted Cruz, Marco Rubio et consorts, la partie de poker aboutissant à la prise de contrôle de la Maison Blanche et bientôt un an d’exercice…

Qualifié d’accident, de mascarade, de pitre, etc  chaque faux pas apparent est toujours plus clivant, entrainant indignation – « honte à notre président » disent les uns – ou support  – « enfin un qui tient ses promesses » disent les autres- et plusieurs fois, la crainte de la guerre civile nous a été mentionnée. Les étrangers suggèrent qu’il s’agit d’un problème interne aux USA et se gardent bien d’intervenir espérant un renversement de tendance à moyen terme.

Le caillou dans la chaussure prend peu à peu de la consistance. Et si tout cela dépassait le cadre de Donald stricto sensu, et si pour paraphraser John Connally « c’est notre président, mais c’est votre problème », et si les processus à l’œuvre étaient bien plus profonds, et si on assistait à une prise de contrôle de l’ensemble de l’appareil gouvernemental par une clique de méta-barons, et si les élections passées avaient été la dernière opportunité des mâles, blancs, chrétiens, conservateurs de prendre le pouvoir avant que les dynamiques démographiques ne s’emballent.

 

Autant de faits avérés, autant de symptômes de l’émergence d’une dictature :

  • culte de la personnalité <=> L’art du deal »
  • infaillibilité du leader <=> nombre de participants à la cérémonie d’inauguration
  • déni de réalité <=> réalités alternatives
  • atteinte à la liberté de l’information <=> discrédit des agences, exclusion de CNN, BBC, New York Times etc des briefings de la Maison Blanche
  • atteinte à la liberté d’opinion <=> les joueurs de la NFL de doivent pas s’agenouiller pour protester contre le racisme
  • collusion des trois pouvoirs <=> l’exécutif donne des instructions à la justice et au législatif, interférence dans les élections législatives, sénatoriales
  • élimination des contre-pouvoirs par modification des circuits décisionnels <=> remplacement patron FBI, agence parallèle EPA
  • impunité des acteurs <=> saga Russe
  • retrait des accords multilatéraux <=> COP21, ONU migrants, traité TransPacifique
  • non-respect des engagements passés <=> Jérusalem
  • pratique du chantage <=> relocalisation forcée d’entreprise, menace nucléaire (transgressive) à l’encontre de la Corée du Nord
  • volonté isolement / paranoïa <=> mur avec Mexique,
  • captation des flux financiers pour enrichissement du groupe <=> réforme fiscale, prise en charge par l’état du patrimoine privé (Mar del Lago, etc…)
  • mainmise de la famille sur les affaires <=> Ivanka, Jared, etc…
  • interventionnisme économique <=> relance charbon, XXL pipeline, défiscalisation des bénéfices des sociétés
  • interventionnisme militaire unilatéral <=> bombardement Syrie
  • racisme <=> Charlottesville  etc…
  • désignation de bouc-émissaires <=> Musulmans terroristes, Mexicains violeurs

 

D’une dictature dites-vous, m’enfin, que voulez-vous dire ?

 

Typiquement, un dictateur est :

  • un aventurier (qui souvent s’appuie sur les militaires) – pas Donald
  • le gestionnaire désigné d’une situation de crise (temporaire) – pas Donald
  • un individu légitiment mis en place pour favoriser une transformation radicale de la société – peut-être Donald ?

 

Le caillou dans la chaussure prend une autre dimension, de quelle transformation radicale de la société peut-il s’agir ?

Nous pensons qu’il est question d’une captation radicale des connaissances (gain majeur d’espérance de vie – transhumanisme) au profit d’une catégorie restreinte de la population (WASP de haut niveau de vie majoritairement) qui manipule les inconscients/frustrations du reste de la population à son profit.

Les contraintes sur les ressources vitales, la nouvelle donne économique, la célèbre IA (Intelligence Artificielle)  montrent que l’individu commun (de par son ethnicité, ses croyances, ses déviances, son absence de compétences ou pire encore de capital) n’a plus grande valeur ajoutée pour le système qui s’organise pour s’en passer, voire le rejeter dans les limbes d’une vie assistée.

Inenvisageable à l’échelle de 8 milliards d’individu, 150, 200 ans voire plus d’espérance de vie sont désormais accessibles à ceux qui en ont les moyens, il en est alors fini des concepts fumeux tels l’égalité, le partage, la compassion, la démocratie etc…. s’agit-il là d’une transformation suffisamment radicale de la société ?

 

And the show must go on….

 

 

 

Stéphanie / Christophe

Puerto Escondido – Baja California Sur – Mexico – 10 décembre 2017 et rafales à 57 nœuds !

 

Guerres de l’opium – match retour

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Entrée de False Creek, cœur de Vancouver, l’ancienne zone industrielle est reconvertie en quartiers résidentiels ; toute ? non, la cimenterie s’accroche et les camions toupies traquent les touristes apeurés.

 

Pour rallier Victoria puis Vancouver, à l’issue de l’escapade japonaise, « Yo ! » a emprunté le Chenal Juan de Fuca. Ouvert sur le Pacifique, il établit la frontière entre la Colombie Britannique – Canada au Nord et l’Etat de Washington – USA au Sud.

Dans les grands territoires sous peuplés de l’Amérique du Nord, pour des Etats récents –le Canada célèbre cette année les 150 ans de sa création-, cette frontière demeure en grande partie fictive. Bien que les Etats-Unis aient renoncé à annexer le territoire canadien depuis la fin du XIXème  siècle, l’interdépendance  économique et financière pour la mise en valeur des ressources naturelles et l’aménagement des territoires est très forte ; pour preuve, le groupement de la population -35 millions d’habitants- le long de la frontière, de l‘Atlantique au Pacifique.

Cette démarcation parvient tout juste à singulariser une confédération encore assujettie à sa Majesté la Reine d’Angleterre. Les liens culturels avec le Commonwealth restent forts en dépit du rapatriement de la Constitution en 1982 qui instaure la pleine indépendance vis-à-vis de Londres. Le surnom de la Colombie Britannique n’est-il pas BBC -Beautiful British Columbia- ?

La similitude avec la Nouvelle Zélande est flagrante, illustrée par la même exploitation éhontée des ressources : denrées minières, poissons –les étals ne proposent que du saumon ou du flétan congelé-, bois –alors que l’année 2017 affiche un record de nombre et de violence des feux de forêts -, population – les « natives » repoussés au plus proche du cercle arctique ne représentant que 1.5% de la population globale- et même hypocrisie quant à la protection de l’environnement : éradication des possums pour la préservation des kiwis d’un côté et promotion des orques résidents pour la satisfaction des touristes de l’autre, rotation sans fin des hydravions, feux d’artifices gigantesques sous alerte pollution,  ou plus prosaïquement accueil très mitigé d’une troupe de théâtre –Caravan- dont le spectacle –Nomadic Tempest- a pour objet d’alerter sur le dérèglement climatique et le sort des migrants.

 

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Vancouver – Le mouillage de False Creek et BCD. C’est l’été, ambiance feux de forêts.

 

Vancouver fait partie de la mégalopole du Nord-Ouest Pacifique. Alors que Seattle est le siège de Boeing et d’Amazon, Vancouver s’est spécialisé dans l’industrie forestière et papetière et la redistribution de denrées en provenance du Japon par voies maritimes. Le port est le plus actif de la côte Ouest de l’Amérique du Nord – 33ème rang mondial loin devant Los Angeles. Aujourd’hui, grâce à son climat relativement doux et peu humide la ville attire les riches retraités des états centraux, et l’image projetée de ville moderne (urbanisme récent conçu pour l’exposition universelle de 1986 et les Jeux Olympiques de 2010) et séduisante (Granville, le plus beau marché d’Amérique du Nord – même pas un demi Victor Hugo Toulousain) attire de nombreux touristes.

 

 

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Totems au musée de Victoria

 

 De l’autre côté du Chenal à l’extrémité Nord-Ouest de l’Etat de Washington se trouve le port de pêche de Neah Bay, dans la réserve indienne de la tribu Makah. Tout comme les Nitinat qui vivaient au sud de l’ile de Vancouver, ce sont des Nootka et essentiellement des chasseurs de baleines. Ils ont subi la même politique d’assimilation forcée qui se décline en deux lignes principales :

(i)  la loi de lotissement qui eut pour résultat de diminuer des deux tiers les terres indiennes entre 1887 et 1931, de s’accaparer des ressources, d’usurper les droits de pêche et de fixer les Indiens dans des réserves au statut juridique spécial ;

(ii) l’éducation des enfants dans le but de faire disparaitre tout ce qui était indien sans donner aucune chance d’adaptation progressive des tribus au mode de vie « Wasp » (white, anglo-saxon, protestant).

La politique favorisant l’immigration vers les villes par la fourniture d’une formation minimale et d’un logement a souvent aboutit à la création de ghettos générateurs de comportements déviants (alcool et drogues) et violents et où les problèmes de santé restent prédominants. Les efforts récents de développement des réserves par subventions -le port de Neah Bay en est un exemple- ou les initiatives d’Obama -premier président à se réintéresser à la question indienne depuis Clinton- n’ont pas permis de réduire les syndromes de discrimination : un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne nationale, un taux de pauvreté de 39% dans les réserves à comparer à 25% parmi la population noire et à 9% parmi la population blanche (le niveau Européen…) et une espérance de vie de 71 ans de 6 ans inférieure à la moyenne des USA, qui n’est déjà pas très élevée par rapport aux standards Européens ou Asiatiques….

 

 

4 Vancouver opioid

Tag à Vancouver

 

Il est attendu que Vancouver, ville moderne de type américain qui cherche à valoriser son centre-ville par des boutiques branchées, fasse côtoyer le pire et la plus arrogante hipsterisation d’un bloc à l’autre. L’existence d’une législation libérale quant à la prolifération de medijuana ou dispensaires spécialisés où aucune ordonnance n’est exigée et l’odeur persistante de « pot » laisse imaginer une ville « cool ». Mais rien ne permet de concevoir DTES -DownTown EastSide Vancouver- traversé par East Hastings Street: une rue au bord de Gastown et du quartier chinois où en plein après-midi un jour de semaine, des individus se fixent à la vue de tous, vendent leurs dernières possessions, sont étendus sans mouvement sur les trottoirs, où des filles ravagées traînent devant des hôtels borgnes ou des squats et où la même poubelle est fouillée plusieurs fois.

Il ne faut pas longtemps pour comprendre que la « crise des opiacés » comme on l’appelle ici ne concerne pas que les US mais également la Colombie Britannique : 1000 Overdose (OD)  l’année dernière, probablement aux environs de 1500 pour 2017, 25 000 inversées par l’utilisation de kits de naloxone.

Enchaînement identifié pour l’Amérique du Nord: sur-prescription de patch anti-douleurs morphiniques depuis 20 ans (en théorie sans accoutumance selon les publications des labos) par des médecins à la main leste (7000 prescription par jour dans l’Utah pour 3 millions d’habitants) puis bascule des consommateurs « accros » dans la rue i.e. le marché libre.

L’héroïne ne suffisant plus, des mélanges améliorés sont mis à disposition à base de Fentanyl (dérivé morphinique de synthèse)  5000 fois plus puissant que la morphine,  voire même depuis quelques temps avec du Carfentanyl qu’on utilise plutôt pour endormir les éléphants. Du coup les dosages deviennent délicats d’où le nombre incroyable d’overdoses : 65000 pour les USA en 2016,  c’est devenu la cause principale de décès des moins de 50 ans, loin devant les accidents de la route ou les armes à feu, quelle ironie.  Les victimes sont tout autant des junkies que des personnes « accros » parce qu’ayant eu recours à des antalgiques suite à un accident, principalement des blancs et cela commence à coincer aux entournures.

Quelques discussions avec les locaux montrent que la position est loin d’être claire : « Surement une conspiration de la Chine ou du Pérou, à moins que ce ne soit venu des iles Samoa. Mais non, nous ne pouvons pas être responsables. Ni nos médecins, ni nos laboratoires pharmaceutiques ne sont en cause…Non, c’est impossible. »

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Downtown Vancouver

 

En complément pour les curieux un album photo plus détaillé : https://photos.app.goo.gl/eFfPw1KqaoOTgls92

Et en vidéo, les braillards de Neah Bay : https://youtu.be/j9f51nyWHJk

 

Stéphanie / Christophe

San Diego – Californie – 31 octobre 2017

TransPac

Yo ! et Salish seawolf dans le port de Victoria – Ile de Vancouver
(Salish Seawolf : Loup de la mer de Salish, mer locale)

 

Nixit means Nixit, cela rappelle quelque chose à l’observateur attentif des mœurs de nos cousins grand bretons ;  si l’on mesure l’ampleur de leur tâche à l’aune de notre expérience, ils ne sont pas sortis de l’auberge…

Nous oui !

Départ de Mito Mikawa  le 3 juin 2017, nos amis insistaient pour que l’on reste encore un peu sous de fallacieux prétextes de mauvais temps ; cela faisait dix jours qu’ils nous accueillaient dans leur marina et comme un vent de fiesta avait emporté les week-ends, encore, encore.

Effet du hasard ou planification magistrale, la sortie du Japon s’effectue le jour anniversaire de l’entrée, preuve éclatante du dessein intelligent pour certains, supériorité du Pastafarisme pour d’autres, ramen.

41 jours de mer dans des conditions Dantesques, Ubuesques ou Croquignolesques c’est selon, pour finalement embouquer le détroit de Juan de Fuca  et atterrir dans la capitale de la BBC (Beautiful British Columbia), Victoria la bien nommée, un 14 Juillet, belle occasion de porter haut les couleurs nationales.

La descente sur Panama via les USA, Mexique, etc… est entrecoupée de stops ethnologiques et ne constitue pas une longue navigation en tant que telle.

Les « Longues routes pacifiques »  sont finies, [téléchargeable (pdf) ici : Yodyssey – Tome 5 – Longues routes pacifiques 2014-2017], recueil  magique qui s’adresse aux marins initiés, à ceux que le lent balancement de la houle berce des jours durant, à ceux que la mer forte et, bien sûr, croisée, emporte en fuite vers des ailleurs rêvés ou redoutés, à ceux qui estiment n’être jamais à plus de 5 miles de la côte (en vertical s’entend au plus profond des grandes fosses océaniques), à ceux qui connurent ou imaginent le lent dérèglement des sens causés par l’accumulation de roulis, de tangage, de fatigue, de privations, à ceux que n’effraient pas ces moments fugaces où la raison vacille, où les mots prennent vie pour nourrir les idées, où l’on commence à douter de sa propre santé mentale.

Il s’adresse également à tous les autres, terriens curieux, qui se demandent ce que cela représente d’être plusieurs semaines durant sur une coque de noix, voguant au grès des vents sur l’immensité de l’océan.

 

Un florilège extrait de la Goyava (Nagoya/Vancouver) suit ci-après si le temps presse.


La route du Japon au Canada est la plus longue (41 jours de mer) que nous ayons eu la chance de parcourir. La plupart des bateaux qui quittent le Japon passent d’ile en ile à partir d’Hokkaido, les Aléoutiennes puis descendent le long de l’Inner Channel en Alaska. 

Nous avons fait un choix différent pour plusieurs raisons :

  • Nous n’avons aucune appétence pour les navigations polaires (40knts de vent ou moteur), ni pour rester enfermés au mouillage à écouter les glaciers craquer sous un ciel sombre.
  • La route dite Great Circle n’est plus courte que de 350 nautic mile.
  • En restant Sud, nous bénéficions des vents portant des systèmes frontaux dépressionnaires.

 

Ceci étant, les conditions météo  rendent la navigation complexe et passionnante.

La traversée du Pacifique Nord ne peut s’envisager qu’au début de l’été, alors que la saison des typhons n’a pas encore commencé au Japon, que la genèse des systèmes dépressionnaire sur la Russie Orientale est bien établie et que l’Anticyclone est suffisamment remonté pour dévier les dépressions au Nord vers le golfe d’Alaska.

 

La partie de la route qui consiste à quitter les cotes japonaises le long du 35°N jusqu’au 165°E est la plus difficile en raison des coups de vent brutaux perturbés par l’archipel Nippon qui occasionnent de nombreux détours, font vent contre gros courant.

La deuxième partie, courte conduit à remonter en diagonale jusqu’au 40/45°N et la ligne de changement de date pour aller prendre les trains dépressionnaires, ce sur fond de brouillard à couper au couteau.

La troisième partie revient à surfer sur les queues de dépressions -une petite dizaine sur la période- tout en longeant la marge anticyclonique dont l’extension brutale est  synonyme d’absence de vent sur des centaines de miles.

Enfin, elle conduit à naviguer sur des eaux aussi froides que 7°C.

 

Mascaret dans le détroit de Fuca

 


Lundi 05 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 17h locale Japon)

Position : 32°N 44 – 141°E 30

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h): 103 nm / Restant : 4384 nm

Kuro Shio : une des fonctions du courant noir -en fait il est bleu outremer- est qu’il transporte les larves de Todorades Pacificus ou seiche du Pacifique qui éclosent le long des côtes japonaises et que les autochtones pêchent abondamment (la dégustation vivante est un mets très raffiné avec lequel les natifs se régalent d’embarrasser les gaijins bégueules. En ce qui nous concerne, les photos de préparation de “délice des dames” suivi d’une explication sournoise de la provenance desdits délices permettent de remettre les choses en perspective. Un partout, balle au centre).

 

…/…

 

 


Mercredi 07 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 18h locale)

Position : 32°N 14 – 143°E 02

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 50 nm / Restant : 4316 nm

Depuis notre départ, le Captain observe l’aube de plus en plus précoce ; on commençait au petit matin à pouvoir discerner un fil blanc d’un fil noir (sans pour autant, malheuleusement, blisel le jeune du lamadan – tladition japonaise) dès 3h15, c’est dire !

Le jour se lève à l’heure d’aller se coucher, c’est pas normal, on se croirait Place Blanche.

Et donc depuis que la brafougne #2 s’est calmée, le Captain compute, suppute et finalement répute (non, non, il ne s’agit pas de remplacer les cirés de rigueur par des bas résille et des déshabillés vaporeux) que aujourd’hui est le jour putatif du premier grand chambardement horaire: à 17h il sera localement 18h; dont actes, les puttis baguenaudent dans les toiles du Botticelli, nos cytoplasmes en frémissent du putamen, les putiers nous lâchent leurs grappes, le réchauffement climatique est imputée à pas de chance et 550 députés peut-être dépités se présentent aux burnes (euh, non aux urnes) car leur réputation commence à être mise à mal (ceci étant, ils ont encore de la marge, suffit de voir le Donald qui, depuis qu’il grabe les pussies, ne sait plus s’il doit swinguer ou putter, pôv Mélanie….)

 

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Jeudi 08 juin 2017 – 7h UTC (9h Paris / 17h locale)

Position : 32°N 55 – 145°E 26

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h): nm 128 / Restant : 4188 nm

L’Abomination Pacificus Japonicus est méconnue car peu de marins l’ont parcouru ; elle s’étend à l’Est du Japon central (30 à 40° nord) sur une distance de 600 miles vers l’Est. Sa fonction première est d’empêcher les Japonais d’aller embêter les Américains, Dieu s’étant rendu compte que ces derniers étaient plus gentils et puis, ils ont inventé l’iPhone (Pentateuque XII, 1-9).

 

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Samedi 10 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 18h locale)

Position : 34°N 19 – 150°E 28

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 132 nm / Restant : 3905 nm

 

Et le 7ème jour, le seigneur vit que cela était bon alors il se reposa et se fit un café.

[Il s’agit d’une pratique introduite dans le Panthéon divin par Thor, le Dieu Scandinave ; ce dernier, lors de visites ethnologiques en ce bas monde avait eu l’occasion d’étudier les avancées sociales à La Poste et s’en inspira, car Thor est facteur…mmmh ?]

 

…/…

 


Jeudi 15 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 19h locale)

Position : 33°N 44 – 160°E 29

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 93 nm / Restant : 3458 nm

 

Ce soir on sort.

Petit matin Ouest Nord-Ouest, partiellement ensoleillé, aprem pétole, un albatros se régalait de frôler l’eau de la pointe de son aile, tranquilles peinards, accoudés au comptoir…

Mais ce n’était pas une soirée genre Clos des Fées, rêveurs sous les platanes qui nous attendait.

19h : Est 15-20 kts, la mer lève -mise à la cape en attendant que ça rotationne et premières gouttes de pluie. Inutile de descendre plus au Sud, même si le Sud toujours en été on voudrait que ça dure un million d’années… et tout ça et tout ça. Nous, têtus, on vise de l’Est.

Minuit : le système frontal rentre brutalement. Gentleman, le Captain a beau dire ” Dry Martini Milady, stirred, not shaken.”, c’est parti pour le shaker : Est Sud-Est, Sud Est, Sud, 35 kts, pluie abondante, mer croisée du fait de ces rotations multiples.

2h : les bars ferment, direction After sous trinquette 3ris. “Je vous en remets un ?”. “Sans trop d’eau. Et, sans glace s’il vous plait ». C’est déjà ça.

6h : SW 6/7. Le sol tangue. Va falloir songer à rentrer à la maison. Tiens vers l’Est finalement. Heureusement le bateau connait la route tout seul.

C’est pas tout, demain on bosse.

 

…/…

 


Vendredi 16 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 19h locale)

Position : 33°N 53 – 163°E 20

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 136 nm / Restant: 3352 nm

 

Aujourd’hui : le HOG

Le circumnavigateur Japonais est un Japonais qui a fait le tour du Japon à la voile (enfin le vrai Japon quoi, pas l’archipel d’Okinawa, c’est chez les Chinois) ; nos premières rencontres avec des circumnavigateurs ont été émaillées de quiproquos :

– alors le canal de Panama ?

– euh….

– tu as aimé la Polynésie ?

– euh….

– ah bon, c’était donc le passage du Nord-Ouest ?

– …..

– ???

– ben oui, j’ai fait le tour de Hokkaido, Honshu, Shikoku, Kyushu. Je suis un circumnavigateur Japonais.

 

Nous en avons déduit que dans la psyché locale le Japon constitue l’intégralité du monde connu (ou bien digne d’être connu) et donc un œcoumène local, ceux qui en font le tour sont donc des circumnavigateurs. CQFD.

 

Notre ami Kakihara-san est un circumnavigateur Japonais, il nous aime bien, adore le bien boire et le bien manger. Un jour que nous devisions gaiement, nous en vinrent à parler de navigation vers Hokkaido (grande île du Nord) et là, dans son sabir habituel un tantinet alcoolisé, Kakihara-san nous met en garde avec beaucoup de véhémence au sujet du “hog”, et le “hog” par-ci, et le “hog” par-là et qu’il faut être très prudent etc…

Le Captain et la Skipette se regardent, écarquillent les yeux, le “hog” ? Dans nos esprits défilent les bêtes mythologiques, orc, méduse, pnume, dirdir, cyclope, depardiou mais aucun ne semble correspondre. Le ton grave, Kakihara-san précise, “pendant des jours et des jours, partout du hog” et zoup, encore un verre derrière la cravate. Notre incompréhension croît. On insiste, les explications défilent et soudain, fiat lux, le “fog”, pas le “hog”, le brouillard ; juste que le “fo” n’existe pas dans le syllabaire Japonais, le “fu” oui comme dans Fukuoka ou dans Fuck mais le “fo” non ; encore une particularité.

 

Détente adabiatique

 

…/…

 


Mardi 20 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / 20h locale)

Position : 37°N 07 – 172°E 10

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 99 nm / Restant: 2852 nm

 

Que la montagne est belle…

Mais elle nous emmerde genre cailloux dans la chaussure ou bien, alors que retentit l’appel des Alpages, cette petite voix qui susurre à l’oreille “tu ne devrais pas avaler tout ce Nutella”…

Oui, on imagine le Pacifique, 4000m de profondeur en moyenne, la moitié de la superficie mouillée de la planète à lui tout seul, tant en superficie qu’en volume, une grande baignoire remplie d’eau, de l’eau….

Et bien surprise, nous sommes par 36°N-172°E et il n’y a que 300 mètres de fond, autant dire qu’on est quasi à pied sec, que les tentacules des pieuvres facétieuses s’introduisent subrepticement la nuit dans les bannettes (l’équipage en témoigne), que la canopée des forêts de kelp caressent les bouchains de “Yo!” et que l’on pourrait mouiller l’ancre (en raboutant nos deux chaînes).

Drôle d’idée d’ancrer en plein milieu d’ici avec rien autour à perte de vue, c’est dire si c’est pas grand-chose. Pour certains, le sentiment de Dieu s’impose comme une évidence en ces moment-là, une preuve par l’épreuve en quelque sorte, pour d’autres c’est la pleine conscience qu’il n’est pas possible d’aller acheter un paquet de clops au bureau de tabac juste comme ça.

Toujours est-il que ces montagnes sous-marines s’inscrivent dans le prolongement de l’arc Hawaïen (on entend l’ukulélé le soir dans le gréement, la lune, les vahinés en ombre chinoise dans la grand-voile…) et qu’elles mettent la panique dans l’écoulement du courant Nord Pacifique qui nous accompagnait jusqu’à présent de son nœud horaire, hommage océanique à Rocco Sifredi.

On espère bien avoir passé le sommet ce soir, pouvoir redescendre dès demain matin vers notre plancher des vaches à nous, 6000m sous la surface et éliminer ce foutu mal d’altitude.

La mer est un peu cafouilleuse ce jour, notre esprit aussi.

Tout va bien à bord, on raccroche le piolet. Demain le baromètre baisse, dépression n°4 en approche.

 

…/…

 


Samedi 24 juin 2017 – 8h UTC (10h Paris / vendredi 23 juin 2017 – 20h locale)

Position : 41°N 18 – 179°W 16

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h): 137 nm / Restant: 2393 nm

 

Aujourd’hui, toute la journée, nous avons eu le choix dans la date, et oui !!!

Vrai de vrai, nous naviguons actuellement dans le Sud du Pacifique Nord, venant de l’Extrême Orient par l’Ouest, après avoir traversée le bassin Nord-Ouest, nous faisons route Nord-Est en direction de Vancouver tout à l’Est du bassin du Pacifique Nord-Est.

Ce jour 24 juin 2017, vers 14h heure locale (UTC +12 soit 2hUTC) nous étions par 179°E59, naviguant plein Est lorsque la ligne fut franchie…

Tagada !! 179°E59…180°Est=180°Ouest…179°O59…179°O58… etc… et du coup, nous qui étions à l’Est nous sommes retrouvés à l’Ouest, de quoi perdre le Nord.

 

Jusque-là tout va bien, mais la ligne est aussi celle du changement de date, c’est là qu’il faut du doigté. Pourtant, les lignes, on aime plutôt, la poudre bien blanche, le billet de 200 roros roulé fin, l’inspiration, mmmhhh mais bon faut pas rêver, quand même pas en plein milieu du Pacifique Nord, déjà que côté inspiration, ça fait trois semaines que les lecteurs sont tenus en haleine…

Reprenons à la ligne : ce 24 juin 2017 vers 14h heure locale (UTC+12 soit 2hUTC), nous nous sommes retrouvés hier, en effet subitement UTC +12 c’est fini, vive UTC-12 !!!

Ce bon vieux samedi 24 juin 2017 14h locale (UTC+12) qui correspondait au 24 juin 2017 2h UTC devient donc vendredi 23 juin 2017 14h locale (UTC-12) ; on est devenu hier quasi instantanément, Phileas Fogg n’a qu’à bien se tenir.

Du coup, on ne sait pas s’il faut recommencer depuis hier matin, la toilette, la vaisselle, le déjeuner, etc… ou bien si la journée présente est blanche, auquel cas on peut faire ce qu’il nous plaît, plaît, plaît, cinq heure du mat, j’ai des frissons, etc… en tout cas, vu que c’est Shabbath, on va peut-être organiser quelque chose de spécial, d’un autre côté, si on est vraiment hier, il faut aller faire la prière vers la Mecque. Ce serait intéressant d’avoir l’avis d’un Rabbin et d’un Iman sur le sujet et pourquoi pas d’un Prêtre, il suffit de se mettre à la cape et Dimanche deviendra Samedi. Aussi, le problème est global ; [on notera que seul des grands monothéismes, le Pastafarisme apporte une réponse sensée : il n’y a aucun problème à manger des pâtes plusieurs fois par jour, hier, comme aujourd’hui, comme demain, ramen].

 

Jim Morrisson chantait “Love me two times, one for today and one for tomorrow” mais nous, c’est dans l’autre sens, enfin manière de parler car il ne s’agit pas de discuter ici de pratiques tantriques ; “love me yesterday” ça ressemble à un hit des Beatles pourtant ce n’est pas trop notre style. D’ailleurs, on se voit mal guincher au baloche en susurrant : “aimes moi hier pour aujourd’hui”. En première approximation, on peut imaginer le regard vide, le QI proche d’une moule puis le côté embarrassé (comment vais-je pouvoir me dépêtrer de cet abruti), quoique lorsqu’on à la curiosité de lire les paroles de Johnny, ce n’est guère plus brillant et pourtant tout le monde l’aime, à croire que ses paroliers ont délibérément visé le segment de marché “QI de la moule” et que ça a fonctionné au vu du nombre de disques vendus.

 

…/…

 


Jeudi 6 juillet 2017 – 8h UTC (10h Paris / mercredi 5 juillet 2017 – 23h locale)

Position : 47°N 29 – 147°W 35

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 130 nm / Restant : 971 nm

 

Mille milliards de mille sabords,

mille excuses,

mais sans vous mettre au trente-six mille dessous,

on vous le donne en plein dans le mille,

il nous reste moins de mille miles à faire.

 

Ce n’est pas un conte des mille et une nuits,

non plus vingt mille lieues sous les mers,

mais plus tech que le bug de l’an 2000,

plus home cinéma que Cecil B de Mille,

il nous reste moins de mille miles à faire.

 

Des milles et une manières de faire,

sans tout casser en mille morceaux,

sans qu’il en coute des mille et des cents,

la plus originale de jouer au mille bornes,

il nous reste moins de mille miles à faire.

 

L’haleine de la baleine

 


Lundi 10 juillet 2017 – 8h UTC (10h Paris / lundi 10 juillet 2017 – 0h locale)

Position : 48°N 27 – 137°W 3

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 143 nm / Restant : 573 nm

 

En ce dernier dimanche de l’avent, nous nous recueillons, mes frères et sœurs, sur l’apprêt de l’arrivée. Jouez hautbois, résonnez musettes, revêtons habits de fête, pour célébrer le mystère de l’atterrissage.

Il est écrit dans le livre  “c’est en lavant avant que l’on est prêt après” et nous avons besoin de toutes nos facultés d’introspection pour comprendre le sens profond de la révélation.

Oui, en vérité, je vous le dis, mes frères, sœurs, cousins, cousines, c’est le sixième dimanche de l’avent ; l’hexa, ce chiffre exceptionnel, divin, la demi somme du nombre des apôtres, le nombre de tribus d’Israël retournant de visite chez Nabuchodonosor, le nombre de faces d’un cube parfait, le double-six qui rafle la mise sur la table (euh…).

Oui, six dimanches que vogue au grès des vents le frêle esquif de nos amisssionnaires (que nous saluons bien fort en mondovision) partis vers de lointains rivages prédicater l’indigène ; et la septième semaine, ils se reposèrent. Le sept, chaud sept, ce n’est pas comme le six, chaud six (de Toulouse), les deux sont en odeur de sainteté différentes, le Ying et le Yang de la narine, l’Alpha et l’Oméga des senteurs éthérées, le commencement et la fin qui fusionnent, ô mystère des mystères, dans le trois en un, car il n’y avait rien et un jour il y eût, big bang : « bang, bang, he shot me down ».

Les exégèses classiques, mes frères et sœurs, cousin et cousines, oncles et tantes, parents et enfants, Roux et Combaluzier, Dolce et Gabbana, les exégèses donc, démontrent l’invariance du prédicat aux permutations : en effet, “c’est en lavant après que l’on est prêt avant” renseigne sur la temporalité et montre, encore une fois, la glorieuse attention de notre tout puissant à l’hygiène, mais encore “c’est après un lavement que l’on est prêt à temps”, à nouveau, époustouflant de prescience. Ce n’est plus du dessein intelligent, c’est du nettoyage industriel !!!

Mes frères, mes sœurs et les autres qui sont bien gentils mais trop nombreux pour être nommés ici, c’est dans la joie et l’amour que nous allons nous retourner vers notre prochain et le saluer afin que ce dernier dimanche de l’avent soit un moment de partage et de communion. A partir de là, tout est à l’avenant… comme la poire.

Tout ça pour dire qu’il pleut des trombes, la dépression Singha (997hPa) est de passage dans le coin, ce n’est pas un temps à mettre un marin dehors, du coup on a fait l’homélie au lit.

 

…/…

 


Jeudi 13 juillet 2017 – 8h UTC (10h Paris / jeudi 13 juillet 2017 – 0h locale)

Position : 48 N 45 – 127 W 34

Distance au but (utile) depuis le dernier point (24h) : 111 nm / Restant: 175 nm

 

Dans l’espace, c’est sûr, nul ne vous entend crier.

Dans le Pacifique Nord non plus.

 

C’est avec une bouteille frondée sur le pont d’un cargo que Moitessier a annoncé lors du Golden Globe Challenge (1ère édition en 1968 de ce qui deviendra le Vendée Globe : le tour du monde à la voile en solitaire sans escale et sans assistance par les 3 caps Bonne Espérance, Horn et Leeuwin) qu’il renonçait à rentrer à Plymouth alors qu’il était en tête, pour repartir à Tahiti et ainsi “sauver son âme”.

Tabarly ne communiquait jamais. Vainqueur de la transat en solitaire en 1976, il demanda en arrivant combien de bateaux le précédait, il ne savait pas que Pen Duick VI était le premier.

Dans les années 80, les bateaux étaient équipés de radios BLU (Bande Latérale Unique) et tout le monde pouvait entendre les conversations des autres, même celles des membres d’équipage des cargos qui appelaient leurs familles. En course, les marins communiquaient avec le PC lors de vacations où chacun devait attendre son tour pour parler.

Aujourd’hui, malgré les efforts des organisateurs du Vendée Globe pour en faire un évènement médiatique et tenir le public en haleine, il est difficile de convaincre les marins de se raconter afin d’intéresser les “people”. Par esprit de course, ils préservent le secret de leurs avaries, de leurs coups de grisou ou bobos. En dépit des moyens mis à leur disposition (satellite comme nous mais autre budget), ils ne racontent que le minimum, par pudeur mais aussi parce ce qu’il n’y a rien à dire.

 

Comment raconter la contemplation des horizons, la  monotonie et en même temps l’infini variété de nuances de bleu ou de gris, de formes de houle et de vagues, la tension permanente à la moindre variation de direction ou de force du vent, l’effroi à l’écoute des vibrations des haubans lorsque ça piaule et que ça gronde, la crainte que quelque chose casse à tout moment, la lassitude qui s’installe avec la privation de sommeil, la rigueur qu’il faut avoir pour déchiffrer un environnement complexe, perpétuellement changeant, le rayon vert juste au coucher du soleil, la lumière particulière de la lune qui projette des ombres inquiétantes juste avant l’aube qui tarde toujours à arriver, le réconfort apporté par des étoiles minuscules lors de quarts glaciaux mais aussi le bonheur d’être juste là où on doit être, la joie et la folie de se sentir roi du monde, en toute humilité au cœur, libre.

 

Tout ceci n’appartient qu’aux gens de mer.

La solitude et l’isolement font partie de l’aventure.

 

En mer, il est plus facile de communiquer avec Dieu quel qu’il soit, ou avec des fantômes, ou soi-même qu’avec ses semblables dont les crispations, agitations et vagissements qui nous parviennent paraissent mesquines et dérisoires.

Pourtant le lien du PointNav que nous avons maintenu avec obstination et abnégation pendant 40 jours a rythmé nos journées – en moyenne 2 à 3 heures par jour : échanges autour du choix du sujet, rédaction, relecture, envoi, attente d’une réponse ou d’un commentaire, et a sans doute contribué à préserver notre santé mentale, évitant ainsi de personnifier les éléments inanimés ou non qui nous entourent et de dialoguer avec eux.

Le délire tapi sur la jupe arrière ou les passes-avant guette, comme Moitessier racontant que c’est le capitaine d’un galion espagnol qui a tenu la barre de Joshua au plus fort de la tempête ou Desjoyaux qui en arrivant aux Sables d’Olonne en 2002 conversait avec les ours qui se trouvaient dans sa grand-voile.

Le Cleach on ne sait pas, c’est une machine. Quant au farfadet Thomson, il fait déjà partie de la légende…

 

Dans ce contexte, vous pardonnerez nos abus de langage.

 

Tout va bien à bord. Dans quelques heures, on met un mouchoir sur notre agoraphobie. Nous nous apprêtons à subir l’assaut des fans et groupies.

 

Stéphanie / Christophe

Makah Tribe Reserve – Neah Bay – Washington State – USA – 23 septembre 2017

Mika Mito Men

Prêt au départ

La pause de navigation a été longue : 5 mois et demi en Europe pendant lesquels « Yo ! » a hiverné dans la marina de Tannowa dans la baie d’Osaka.

1er  Juin. Après un mois et demi de refit, « Yo ! » est prêt à quitter la marina de Mito dans la baie de Nagoya pour une traversée de 4500 nm vers Vancouver. Les enjeux sont de taille : environ 40 jours de navigation le long des 40°N avec forte probabilité de brouillard d’où une contrainte électrique non négligeable, une autonomie obligatoire en nourriture et en eau sur la période et une forte composante de stratégie météo.

 

Venant de Hong Kong, nous étions entrés dans l’Empire du Soleil Levant le 3 juin 2016 par l’archipel d’Okinawa, donc un an au Japon; suffisamment pour en savoir beaucoup et en même temps pas grand-chose sur ce pays qui présente le paradoxe permanent qu’une proposition et son contraire soient autant valides et que la « Japanese way » continue à nous apparaître à la fois ridicule et édifiante de par la réflexion et la maitrise du sujet qu’elle suppose. Mais nous y reviendrons, les longs quarts pouvant être propices à la réflexion.

La traversée du Pacifique Nord est conditionnée par la position de l’anticyclone dont le centre, une zone sans vent qui se balade quelques part au nord-ouest d’Hawaï et concentre tous les déchets plastiques du Pacifique réduits en particules microscopiques – la Chine et les US sont des producteurs ou consommateurs mineurs!-. Cette zone doit être contournée par le nord -la rotation des vents autour des anticyclones s’effectuant dans le sens horaire dans l’hémisphère nord- alors que défilent les dépressions qui naissent au Kamchatka au rythme d’une tous les 5 jours et qui balayent la zone d’ouest en est sans s’arrêter à la ligne de changement de date.

Cette route classique d’acheminement par cargo des produits de Chine vers le US -jusqu’au diktat America First de Donald dont il reste à voir la mise en œuvre- est peu fréquentée par les yachties. Tous ceux qui quittent le Japon par le Nord, choisissent de sauter d’île en île par les Aléoutiennes – Alaska sous l’alibi -fallacieux à notre sens- de rendre visite aux ours, orques, baleines… Plus tropicaux que polaires, nous choisissons la route sud.

 

 

Yo ! en tenue d’hiver, entièrement dégréé, haussières doublées voire triplées dans la marina de Tannowa

 

En prévision de ce long passage, tous les éléments techniques du bateau ont été passés en revue.

Lors du carénage, vérification des éléments submergés, peinture, hélice, dérive, safran. Puis contrôle des éléments propulsifs : moteur (grande vidange, changement du presse étoupe, nettoyage du bac) et voiles avec changement du vit de mulet et des billes des chariots de Grand Voile, changement des roulements à billes de l’enrouleur de génois (3 jours de boulot !) et service des winchs. Resserrage des boulons de Raymond (parce que Raymond barre). Inspection des éléments liés à la production d’énergie : éolienne, dont on a re-réglé les chakras  et échange d’une batterie. Hors sujet, les inénarrables et plaisantes activités plomberie. Pointage exhaustif de tous les éléments liés à la sécurité : contrôle des grab-bags (sacs et containers à emporter lors d’une évacuation), vérification de l’étanchéité, fixation des planchers, fermeture des coffres, calage du BIB (radeau de survie), positionnement de l’EPIRB (balise de détresse), acquisition de balise individuelle AIS accrochée au gilet. Mise en réseau des outils électroniques et protocoles de communication. Révision des procédures d’urgence….

Et ….rangement, rangement, rangement.

 

Le marin ne se nourrit pas uniquement de vent, d’eau fraîche et d’avenantes équipières. Il réclame avec régularité des éléments solides. L’avitaillement se transforme alors en affaire intéressante. Donc reprenons : une navigation de 45 jours estimés que l’on peut découper en une première période de 15 jours où il est possible de conserver des produits frais, puis trente jours d’alimentation sur produits de moyenne conservation, tant qu’il est possible de tenir le frigo et à laquelle on ajoute une période de subsistance de 45 jours -on ne sait jamais (certains ont mis 100 jours pour cette traversée, si, si). Apres moult calculs d’apport moyen de 3000 calories par jour et par personne -3600 pour Gabart, donc on n’est pas trop mal- la liste de courses comprend les items suivants : 12 kg de fruits et légumes (le choix est limité : aubergines, poivrons, concombres, choux, oranges, pommes, pamplemousses, tomates, carottes et patates à l’unité si, si), 3 kg de fromage (au Japon, camembert sous vide, fromage pasteurisé d’Hokkaido, sheddar et kiri), 60 œufs, 10 paquets de café, 250 sachets de thé, 30 paquets de biscuits, 6 litres d’huile d’olive, 5 kg de viandes ou poissons sous forme diverses -la pêche devient vite un élément de stimulation pour agrémenter les mets de la cambuse-, 4 kg de sobas, 4 kg de pâtes, 4 kg de farine, 100 boites de thon, sardines, légumes, fruits… et 40 kg de riz.

 

Sac de 5 kg de riz

 

C’est une chose bien connue au Japon, seul le riz de production japonaise est excellent et c’est donc le seul disponible -celui de Fukushima subventionné atteint des prix défiant toute concurrence-. Pour une dégustation parfaite celui-ci doit être cuit dans un « rice cooker », garant de l’obtention du riz gluant idéal à la confection de sushis. On retrouve le Japonica aux caractéristiques grains ronds dans la plaine du Pô parfaits pour la préparation du risotto.

Ce type de cuisson qui nécessite de rincer 3 à 4 fois le riz, puis de le cuire longtemps à la mode pilaf est inadaptée aux longues navigations. Pour notre objectif, du riz  long grain, Thaï ou Basmati convient bien mieux ; après avoir exploré les diverses boutiques qui proposent pourtant 25 riz différents, nous en avons trouvé… dans le chinatown de Kobé, aïe, aïe, la denrée s’échange à 10€ le kg !

Un premier intermédiaire a trouvé le moyen de nous faire livrer 10 kg de riz thaï (Indica rice en langage vernaculaire) à un prix abordable par Amazon.

Enfin un important négociant en grain de Nagoya, voisin de ponton et membre du très exclusif Yacht Club de Mikawa Mito, s’est un tantinet vexé qu’on ne puisse trouver du riz au Japon… il a promis d’en faire livrer 30 kg avant le départ, de l’Indica Rice selon les désirs de l’équipage ! Chose faite ce jour!!!!

 

 

A l’entrée du Daimon Zaka, le chemin emprunté par les pèlerins du Kumano Kodo vers le temple de Nachi Taisha, 2 cryptomères de 800 ans servent de passeurs. Le couple est nommé Meoto Sugi

 

 

A notre tour de reprendre la longue route, un an, jour pour jour alors…. bye, bye Japan

 

En complément pour les curieux un album photo plus détaillé : https://goo.gl/photos/iLxmtuypNvzDznvZA

Et en vidéo, le marché au gros de thon de Katsuura :    https://youtu.be/b1yf5DqYgZ4

Et un bato qui vole : https://youtu.be/8aAoKEepuSo

 

Stéphanie / Christophe

Mikawa Mito Marina – Nagoya – 3 juin 2017

 

Sans chicihi – San Ichi Ichi

 

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Enchevêtrement de voies et absence de style caractéristiques du centre de Tokyo.

 

Conurbation la plus peuplée du monde connu (43 millions d’habitants – Shanghai est la ville la plus peuplée avec 24 millions d’habitants), mais qui peu à peu amorce sa dépopulation : les prévisions démographiques la font rétrograder à la septième place en 2050 (33 millions d’habitants, soit le niveau de 1990), ville la plus chère, ville la plus riche devant New York (PIB), ville tentaculaire, chaotique, laide, cacophonique, sans repères possibles (hors avenues, il n’y a pas de noms de rues ou de numéros) mais aussi paradoxale, fluide, sécure, disciplinée, à la pointe d’une certaine mode, présentant une profusion de formes et de signes qui perturbent constamment le regard… Les qualificatifs excessifs ne manquent pas pour décrire Tokyo qui, à elle seule, concentre le tiers de la population nippone ainsi que la quasi-totalité des pouvoirs.

Ville phœnix  sans véritable urbanisme, elle renaît déjà deux fois de ses cendres au cours du XXème siècle. Ville qui vit sous une menace constante du « Big One » (le grand tremblement de terre) mais surtout d’une dégradation accélérée des conditions de confinement des particules radioactives liées à « l’accident » toujours en cours de Fukushima. Dans un contexte de déni de réalité à la limite du négationnisme entretenu par le gouvernement, les habitants s’adaptent, se résignent, feignent l’insouciance et se ruent dans les plaisirs instantanés. C’est cette forme d’amnésie collective que les bien-pensants nomment admirativement « résilience » tout en s’ébaudissant aux prouesses du Premier Ministre Abe faisant son Super Mario en vue de Tokyo 2020.

 

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Le sanctuaire shinto Yasukuni – construit à la mémoire de ceux (soldats, civils, animaux) ayant donné leur vie au nom de l’Empereur du Japon depuis 1869.

 

Dans la nuit du 10 au 11 mars 1945, 1700 tonnes de bombes au phosphore, magnésium et napalm sont déversées sur la ville par les B29 du général May responsable de l’opération « Meeting house ». De ses propres mots, 100 000 personnes sont « brûlées, bouillies et cuites à morts ». Il est à noter que cette opération de massacres de civils, autant qu’à Hiroshima, n’a pas empêché le lâcher ultérieur, par les USA, des bombes nucléaires sous le motif fallacieux de hâter la fin de la guerre du Pacifique. A l’issue du bombardement, 51 % de la ville est détruite.

Le brasier rappela aux survivants du séisme du Kanto (1er septembre 1923 – 140 000 victimes) les incendies attisés par un typhon sur la mer du Japon qui détruisirent les trois quarts de la ville alors construite en bois, à l’exception du palais impérial, mystérieusement épargné.

La physionomie de la ville qui ne parait pas être construite pour durer, le chaos, la confusion, la diversité de hauteurs, de matériaux est liée à la reconstruction qui suivit, favorisée par les américains.

 

San Ichi Ichi (311, c’est-à-dire Mars 11 mais aussi trois en un) est le nom donné à la catastrophe de l’explosion et de la fusion des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi le 11 mars 2011 suite à un séisme d’intensité 9 et au tsunami qui en résulta. L’accident (comme il est de bon ton de rebaptiser la catastrophe) s’est déroulé à 120km des banlieues nord de la capitale ; le gouvernement s’est interrogé sur l’opportunité d’évacuer 50 millions de personnes.  Heureusement… les vents facétieux -Kamikazes au sens vrai-  sauvent la situation.

Résultant d’une interprétation originale et audacieuse des seuils de protection radionucléaire avec l’accord tacite des acteurs internationaux, seulement 400 000 civils sont évacués de la zone contaminée en 2011 ; 5 ans plus tard 160 000 ne sont toujours pas rentrés chez eux, survivant péniblement en préfabriqués, nouveaux parias d’une société d’exclusion ce qui n’est pas sans rappeler la discrimination à l’égard des 300 000 hibakusha, survivants des bombes atomiques.

Une particularité du désastre de Fukushima est qu’il est exclusivement « Made in Japan » et surtout pas accidentel : choix stratégique du tout nucléaire, implantation de centrale en dépit du risque sismique afin de minimiser les coûts de refroidissement,  mise en œuvre technique défaillante (choix type centrale, stockage combustible, piscine), gestion de crise mensongère qui perdure de nos jours (mise en sécurité des installations, fuites – ordre de grandeur  100 tonnes par jour –  à répétition de liquides radioactifs, traitement des 900 000 m3 d’eau radioactives à fin 2015).

 

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Shibuya vendredi soir – C’est avec Shinjuku et Roppongi un des quartiers de nuit célèbres pour leurs illuminations de néon. Pendant quelques mois au printemps 2011, tout était éteint après 22h.

 

Le désastre illustre la collusion entre la haute administration et les conglomérats (keiretsu) reconstitués dès 1952 et trouve ses racines fort loin dans l’histoire ou bien dans une histoire qui ne cesse d’être réécrite à petites touches.

L’invasion de la Mandchourie en 1931 : « l’incident » de Mandchourie ; le sac de Nankin en 1937 (2 à 300 000 civils exécutés) : quelques dizaines de dérapages des forces armées ; l’unité 731 (expérimentation bactériologique, 300 000 victimes) : n’existe pas ; la responsabilité de la famille Impériale dans les atrocités de guerre : aucune – merci Mac Arthur ; perdu la guerre du Pacifique : que nenni, l’utilisation d’armes « illégales » a seule arraché la capitulation; les criminels de Guerre : amnistiés dès 1952 avec la bénédiction des USA – guerre de Corée oblige.

 

 

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Roppongi – Où la ville se donne encore des allures de Blade runner, film de Ridley Scott de 1982.

 

Plus récemment, Minamata et son mercure, Teshima et ses déchets toxiques et l’on finira de nos jours avec Mitsubishi, le gigantesque conglomérat qui contrôle entre autre : Banque of Tokyo, Asahi/Kirin brasseur, Nikkon, Nippon Oil Corp, Mitsubishi Electrics, Mitsubishi Heavy Industries (le célèbre Zéro !!) ainsi que Mitsubishi Motor qui vient d’exploser en vol suite à une fraude basique depuis 1991 sur les rapports émissions de particules de ses moteurs… sa société sœur Mitsubishi Nuclear, qui elle ne fraude pas bien évidemment, fabrique les cuves des réacteurs EPR d’Areva/EDF dont certains commencent à s’inquiéter…

 

Le mystère de la singularité japonaise, « the Japanese way », colonne vertébrale d’une société oppressive reste entier et presque insupportable.

 

Et pourtant, des îles les plus reculées de l’archipel jusqu’aux métropoles d’Osaka-Nagoya-Tokyo, cœur du pouvoir japonais, nous n’avons rencontré que des gens charmants, tout au moins ceux qui ont accepté de discuter avec nous.

 

 

 

 

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La légende du grand poisson sur laquelle est posé le Japon et qui s’ébroue de temps en temps fait partie de la mythologie.

 

2011 : 21 février, séisme de Christchurch (NZ), 11 mars, séisme de Fukushima (JP).

2016 : 13 novembre, séisme de Kaikoura (NZ), 21 novembre, séisme au large de Fukushima (JP)

 

Corrélation n’implique pas causalité… le dragon a bon dos.

 

 

En complément pour les curieux un album photo plus détaillé :

https://goo.gl/photos/FyTwo5ABK86sYoi19

 

Et en vidéo, le carrefour des benêts :

https://youtu.be/CQSTJMd3BSc

 

De wa mata,

Stéphanie / Christophe

Paris 10 décembre 2016

Laisse béton

Au milieu des rives bétonnées de la Seto Naikai (la mer Intérieure), trois îles ont été choisies par la Fondation Benesse pour devenir un sanctuaire dédié à l’art contemporain : Naoshima – l’île mère -, Teshima et Inujima.

 

 Empreinte distinctive de Tadao Ando, le « stararchitecte » de Naoshima.

Empreinte distinctive de Tadao Ando, le « stararchitecte » de Naoshima.

 

 

Plus que la citrouille à pois de Yayoi Kusama -égérie japonaise de Andy Warhol et plus grande artiste vivante du Japon- désignée comme mascotte de Naoshima, ce sont les constructions de Tadao Ando qui figent les partis pris artistiques de l’île. Intensément marqué par Le Corbusier (lequel avait bétonné le Musée d’Art Occidental de Tokyo dès 1959), l’architecte est célébré pour ses travaux en béton nu verni, l’utilisation de formes géométriques simples et l’immersion des œuvres dans la nature.

 

« Chichu » signifie dans le sol. Tout comme en Ethiopie où les églises sont creusées dans la roche, le « Chichu Art Museum », au sud de Naoshima, gomme la structure architecturale. La loi du secret, l’exclusivité ont été ici reprises pour solenniser le saint du saint de l’art contemporain dicté par un collectionneur. La mise en scène retenue permet de combler les « arterati » venus du monde entier en pèlerinage. Habillées et chaussées de blanc, les hôtesses sont transformées en vestales. Jeunes et transparentes, elles évoluent au milieu des visiteurs en murmurant les rappels de consignes : interdit de parler ou de rire trop fort, de claquer des talons, de filmer, de photographier, de toucher aux œuvres, de les reproduire, d’utiliser un stylo à encre, de fumer, de boire, de manger, d’utiliser des téléphones portables…   interdit d’interdire ?

 

Le « Teshima Art Museum », fruit de la collaboration entre l’architecte Ryue Nishizawa et l’artiste Rei Naito sur l’île voisine, constitue une remarquable œuvre d’art-fusion intérieur/extérieur, d’inversion contenant/contenu. La structure en forme de goutte posée au bord des rizières est ouverte aux éléments. Le sol est irrigué par un mécanisme de fontaines qui créé un réseau de fines pellicules d’eau qui se font et se défont et auquel s’adjoint la pluie ou la rosée. C’est une magnifique invitation au concept d’impermanence.

 

Goutte d’eau sur le sol du Teshima Art Museum

Goutte d’eau sur le sol du Teshima Art Museum

 

C’est par la ténacité de deux entrepreneurs père et fils que ces îles apparaissent aujourd’hui sauvées de l’acharnement industriel et de la désertification de la Seto Naikai. En 1971, le fondateur de Fukutake Publishing, société spécialisée dans l’éducation à distance débute une collection d’art en utilisant une partie des bénéfices de la compagnie.

 

Son fils Soichiro Fukutake change en 1986 le nom de la compagnie en « Benesse Corporation » des mots latins : « vivre bien » et poursuit son développement. Elle est devenue durant la décennie « perdue » une des plus grosses sociétés mondiales spécialisées dans l’éducation avant de se diversifier vers les maisons d’accueil pour seniors (CA : 4 milliards € en 2015 – 20 000 salariés). A la place du centre d’activités culturelles créé par son père sur l’île de Naoshima, Soichiro ouvre progressivement l’hôtel (1992 – 400 à 1000$/nuit) qui abrite la collection familiale d’art contemporain puis collabore avec Tadao Ando pour l’ouverture du Chichu Art Museum (2004) et du musée Lee Ufan (2010). Les déploiements sur Teshima et Inujima datent de 2008 et 2010.

 

Le « Benesse Art site » devient un outil de communication pour la compagnie qui exerce un contrôle très jaloux de son/ses images et préserve l’exclusivité par les tarifs pratiqués et les événements VIP. Cette démonstration éclatante que l’art est réservé aux élites s’inscrit dans la continuité de l’objet social de l’entreprise : un élève japonais ne peut espérer entrer à l’université s’il ne suit pas des cours privés (3 à 4 h par jour) en sus du système scolaire  classique (8 h par jour). C’est la base de la réussite de Benesse Corporation.

 

 

Obsession pointilliste de Yayoi Kusama

Obsession pointilliste de Yayoi Kusama

 

Outre les avantages fiscaux du mécénat d’entreprise et l’arrogance d’un collectionneur qui veut s’assurer l’éternité -pour au moins 1000 ans- par la sélection d’œuvres intemporelles et immatérielles, l’objectif du « Benesse Art site » est de revitaliser les zones touchées par la dépopulation. Le « Art House Project », en faisant revivre des maisons abandonnées par l’installation d’œuvres d’art inspirées du vernaculaire, a pour objectif de s’inscrire dans une démarche d’Art total. Arpentant le village de Honmura, les visiteurs sont invités à s’imprégner du mode de vie « ancestral » et à interagir avec les habitants. Dans les faits, ces derniers montrent une complète indifférence et laissent développer une « foutraque rébellion » par négligence ou par goût ; de plus, peu d’œuvres s’inspirent de l’histoire locale ou environnementale. Plus récente, mieux pensée, moins imposée, l’intégration semble mieux réussie sur l’île de Teshima (Needle factory) ou Inujima (Sereinsho).

 

Enfin, la création du « Benesse Art site » et son extension apparaît comme un exercice de Responsabilité Sociale i.e. le dédommagement offert par un entrepreneur local richissime à la population de sa préfecture. Le deal obtenu auprès du maire de Naoshima pour installer le site permit à ce dernier de compenser l’image d’une île non respectueuse de l’environnement. Environ 600 000 tonnes de déchets toxiques ont été déversés illégalement entre 1978 et 1990 sur l’île de Teshima avec la complaisance de la préfecture de Kagawa et des autorités locales. Après 25 ans de procès intentés par les résidents,  un accord a été trouvé : les boues toxiques chargées sur des barges sont envoyées à Naoshima pour retraitement dans la fonderie/raffinerie de Mitsubishi, puis incorporées dans du béton. Encore.

 

 

La forêt des murmures – Christian Boltanski - Teshima Au fin fond de la forêt, une plaque transparente qui porte le nom d’une personne décédée est accrochée sous chaque grelot. Dans une pure tradition bouddhiste, le vent rend ainsi hommage à l’âme du défunt.

La forêt des murmures – Christian Boltanski – Teshima
Au fin fond de la forêt, une plaque transparente qui porte le nom d’une personne décédée est accrochée sous chaque grelot. Dans une pure tradition bouddhiste, le vent rend ainsi hommage à l’âme du défunt.

 

 

Par la singularité des réponses apportées, les îles musées démontrent une nouvelle fois le particularisme de la mentalité îlienne dont le Japon constitue une bien originale occurrence, au point d’avoir gagné un droit de cité évolutionniste. Le terme « syndrome de Galápagos » fait référence à l’évolution sans influences extérieures ou échanges (constatée par Darwin), d’espèces endémiques qui se spécialisent au détriment de toute capacité adaptative. Initialement adoptée dans un contexte économique – parfaite adaptation au marché local protégé par de nombreuses barrières non-tarifaires, de produits aux standards technologiques élevés ( impropres à l’export ou à l’utilisation par des non-japonais : téléphones mobiles, voitures, monétique) mais inadéquation dans un contexte mondialisé où l’innovation (et non plus la capacité à copier/produire mieux et moins cher) est reine  – le « syndrome de Galápagos »  peut aisément être généralisée à la société toute entière, y compris ses valeurs fondatrices : chape de plomb gouvernementale, sacrifice de groupes non-productifs, négationnisme, esclavagisme et discrimination.

La « Japanese way » comme voie unique s’appuie sur  une forte résistance au changement à travers un isolationnisme revendiqué et une méfiance vis-à-vis de l’étranger, alors que Berlitz leader mondial de l’apprentissage des langues est possédé à 100% par Benesse Corporation depuis 1993.

C’est sans doute ce type de paradoxe qui pour un voyageur au long cours, pare le Japon d’une étrangeté à la fois attachante et irritante.

 

En complément pour les curieux deux albums photo plus détaillés :

Art Islands: https://goo.gl/photos/E3jeUCvBGCM2TPxw5

Pèlerinage mythique du Kumano Kodo: https://goo.gl/photos/xtFh5WTmtp7BnJkk7

 

De wa mata,

Stéphanie / Christophe

Tokyo

31 octobre 2016

Wasabi ? Non. Wabi-sabi

Sculpture à l’entrée du Shotengai d’Onomichi. Shotengai : galeries de magasins du centre-ville présentes dans la majorité des villes japonaises aujourd’hui remarquables par leurs produits « vintage » et qui connaissent un déclin certain.

Sculpture à l’entrée du Shotengai d’Onomichi.
Shotengai : galeries de magasins du centre-ville présentes dans la majorité des villes japonaises aujourd’hui remarquables par leurs produits « vintage » et qui connaissent un déclin certain.

Cette sculpture exprime très simplement les contradictions de la société Japonaise actuelle telles que nous les avons perçues dans cette ville du bord de la mer intérieure et dans les iles environnantes. La jeune fille porte un kimono mais sa coiffure légèrement ondulée n’est pas japonaise. Elle voyage seule, ce qui ne traduit pas le manque d’émancipation encore aujourd’hui de la femme japonaise, ni l’aversion au risque, ni le rejet de la différence. Posée au bord de la route, sans mise en valeur, cette sculpture mate, patinée, de couleur rouille s’inscrit dans un des concepts clés de l’esthétique japonaise : Wabi-Sabi.

Le Wabi-Sabi célèbre l’art de l’imperfection, de l’impermanence et de l’incomplétude. Trouvant sa justification dans une forme dévoyée du bouddhisme, le Wabi-Sabi accorde une valeur méditative aux objets les plus simples et vise à révéler, même dans ce qui à première vue parait laid et décrépit, l’esthétique du quotidien marqué par l’usure du temps et des éléments, affirmant l’intégrité des choses naturelles par opposition à la perfection manufacturée.

Les caractéristiques de cette esthétique incluent l’asymétrie, l’irrégularité, la simplicité, l’économie et l’austérité. Par le choix de matériaux bruts attestant l’altération par le temps, elle transmet des émotions de mélancolie, tristesse et solitude. Ce principe a été porté à la fascination de l’Occident dans l’essai de Junchiro Tanizaki : « Eloge de l’ombre ». Publié en 1933, la relecture récente nous a laissé comme un arrière-goût de cendres.

Le clair-obscur, le culte de la mélancolie, le rappel du temps qui passe ne sont pas l’apanage des artistes japonais. L’Europe peut s’enorgueillir du Caravage, de Verlaine et les natures mortes rappellent très bien dans l’instabilité des objets qu’elles exposent l’impermanence (carpe diem). Au XXème  siècle l’Arte Povera minimaliste a instauré un dialogue entre l’excès et le vide. Cette alternance est ici absente.

 

Onomichi – le long de la balade des temples

Onomichi – le long de la balade des temples

Depuis trois mois, nous avons exploré l’archipel des Ryükyü, l’île de Kyushu et maintenant  les trois quarts de la Seto Naikai (la mer intérieure), 20% de la superficie du Japon pour 20% de la population ; est-ce représentatif ?

Parcourant les villes et villages, à la recherche de l’esthétique japonaise, nous avons observé un goût exacerbé pour les choses vieillissantes et l’accumulation d’objets périmés, des maisons laissées à l’abandon, des éléments rouillés, des bois sombres, des pièces sans clarté. Au contraire d’un sentiment d’apaisement, s’expriment une grande désolation, la renonciation, la solitude, la pauvreté, le repli sur soi, la souffrance.

 

Sur le port de Miyaura – Omishima

Sur le port de Miyaura – Omishima

Dans ces lieux, il semble que le goût pour la nostalgie d’un temps révolu et ces vies enfouies résultent d’un consensus social. Déjà, aux 19ème  et 20ème siècles, une majeure partie des traditions (culte de l’empereur, règles de sumo, étiquette…) a été tardivement codifiée par les élites à fin de  forger l’identité nationale dans le cadre d’une société qui, à marche forcée, embrassait la révolution industrielle sous influence Occidentale. Aujourd’hui, la préservation de ces décors figés depuis 30 ans, permet de garantir l’équilibre d’une société profondément inégalitaire (hommes/femmes – Vieux/Jeunes – Nantis / Pauvres).

La culture du particularisme et de la différence japonaise conduit à un très fort nationalisme fédérateur (« We, Japanese… )  qui semble facilement dégénérer  en xénophobie. Les entreprises étrangères ne peuvent que difficilement exister sans passer sous les fourches caudines d’un partenaire solide. Peu d’objets sont directement importés, ils subissent une transformation souvent minime mais qui permet l’appropriation où sont simplement introuvables (riz basmati). [Exception notable : la gamme Apple que le Japon n’a pas réussi à cloner en temps et en heure].

 

Onomichi – Spleen de 7h30 à l’embarquement du ferry pour aller au collège, 8h-16h en moyenne….et les quasi-obligatoires cours du soir au-delà.

Onomichi – Spleen de 7h30 à l’embarquement du ferry pour aller au lycée, 8h-16h en moyenne….et les quasi-obligatoires cours du soir au-delà.

Apanage d’une société assise sur le culte des ancêtres, le concept de Wabi-sabi justifie une économie fondée sur le recyclage et le saccage de la nature telle qu’il a été pratiqué avec systématisme sur toutes les rives de la mer intérieure ; il en découle une austérité imposée comme mode de vie qui permet d’éliminer l’expression de toute créativité et prive l’individu de la recherche du plaisir autrement que par de complexes jeux de constructions mentales.

Le Wabi-sabi  préserve la notion de vague et d’ambigu dans les communications entre individus, enfermés dans le respect des codes et lois du groupe, et favorise le goût du mystère qui trouve son aboutissement dans le maintien du culte Shinto : un syncrétisme pour certains, l’expression profonde de la culture ancienne des Japonais pour d’autres, première religion animiste dans le monde de par le nombre de pratiquants bien loin devant le Congo.

 

Amer bassin que la mer intérieure, vide de poissons, vide de gens, vide de sens, légèrement désabusés nous plaçons de grands espoirs dans l’exploration à venir des mégalopoles, de ces  8% de territoire qui abritent 45% de la population, peut-être y découvrirons-nous le « vrai » Japon, celui de la mutation postindustrielle?

 

Onomichi – Walk on the wild side? No way.

Onomichi – Walk on the wild side? No way.

 

En complément pour les curieux deux albums photo plus détaillés :

https://goo.gl/photos/x95QmHV9nLD4byGH8

https://goo.gl/photos/WjhGN1jt7oAr79e67

Et (bonus !)  un mini film, balade en vélo sur le Shimanami Kaido, la plus belle piste cyclable du pays : https://youtu.be/7zgcppSq3fU

 

De wa mata,

Stéphanie / Christophe

Onomichi – Seto Naikai

20 septembre 2016, MALAKAS, 18ème système cyclonique de la saison s’atténue au-dessus de nos têtes…