Pour un régime de bananes

Petite Martinique - Grenade

Petite Martinique – Grenade

A Mindelo début Décembre, les voileux étaient concentrés sur un objectif : la Transat avec un grand Té. Arrivés aux Antilles, les voiliers s’éparpillent, certains pensent déjà au voyage retour par les Açores à partir du printemps, d’autres commencent une longue oscillation Nord-Sud d’une île à l’autre avant de devenir bateau ventouse comme à Hogg Island – Grenada  (Jacques notre coach historique nous avait bien prévenu: «on devient cossard aux Antilles » et c’est bien vrai) et les autres, obstinés continuent la route vers l’Ouest. Nous en faisons partie. En toute simplicité et sans grandiloquence aucune, les écrits qui suivent sont probablement les derniers d’Atlantique avant longtemps.

Après deux mois de remontée de l’arc des Antilles, de Tobago à la Guadeloupe, « Yo! », amarré à la Marina Bas du Fort de Pointe à Pitre s’apprête à traverser la mer des Caraïbes vers Panama au cours de la première quinzaine de Mars franchissant la dernière porte avant le Pacifique. Un arc de cercle amène tout point équidistant du centre (Panama en l’occurrence). Une fois prise la décision de traverser la mer des Caraïbes d’une traite, le point de départ est indifférent, alors pourquoi pas la Gwada ?

Pourquoi passer si peu de temps aux Antilles ? Une question pour une réponse : « Si vous aviez deux mois à allouer, entre les Antilles et la Polynésie que choisiriez-vous ? ». Nous avons fait le choix de la Polynésie, quitte à ne pas passer dans toutes les îles de l’arc mais s’attarder dans quelques-unes pour essayer de dégager une unité de la culture créole ou les particularités de chacune des îles. Tâche difficile, très difficile. Cette difficulté ne tient pas à la tentation de déguster les rhums originaux produits localement, depuis le rhum de Trinidad à 70° (imbuvable en dehors de rhums arrangés) au Soca Rhum de Portsmouth – Dominica bien meilleur après macération de quelques feuilles de poivre (recette de Felix http://www.youtube.com/watch?v=dmyVfoitaIc )

Jack Sparrow: Why is the rum always gone ?

Jack Sparrow: Why is the rum always gone ?

Lorsque taquinés, très vite certains habitants des Antilles brandissent leur passé d’esclaves et de déplacés. Encore une fois, « It began in Africa », mais ici le refus de la culture Anglo-Saxonne s’exprime par l’identification à Bob Marley et au mythique Negus ou Rastafari. Et l’Afrique reste en Afrique. Que ce soit à la Petite Martinique (Grenade), à Chatham Bay sur Union Island (St Vincent et les Grenadines), Saltwhistle Bay sur Mayreau Island (St Vincent et les Grenadines), à Portsmouth (Dominique), nous ne comptons pas les portraits du musicien ou les reproductions de l’album Uprising, les drapeaux représentant le lion d’Ethiopie et même les portraits d’Hailé Sélassié. Un artisan nous dit : «achetez plutôt ce collier fait avec des graines d’ici, celui-ci est fait avec des graines du Ghana, mais moi je ne suis pas Africain, je suis de la Dominique ! ». 3 lion in zion Les yeux rivés sur l’Ethiopie pour le passé, sur la Jamaïque pour le futur, laquelle draine les étudiants de la région bien plus que Cuba ou Puerto Rico. Mais au-delà de cette identification et revendication pacifiste, l’identité Rasta est extrêmement vaporeuse, juste assez pour s’y draper sans en être encombré. En dehors de Tobago et de la Dominique (où les Rastas sont bien réels), leurs congénères d’îles « développées » ne sont là que pour le folklore touristique et trainent désœuvrés un joint à la main : « Ganja Mon ? I grow my own ». D’ailleurs, quelle surprise de découvrir que plus personne ici n’écoute de Reggae mais un mélange de soupe pop Américaine des années 80 et de rap un peu plus récent mais peu convaincant.

Indian River - Dominique

Indian River – Dominique

Initié par les Portugais dans les années 1550, l’esclavage a été aboli en 1848 en France, une quinzaine d’année auparavant en Grande Bretagne. Alors pourquoi 160 ans plus tard, cet argument est-il encore utilisé ? Est-ce la récente décolonisation de ces îles par les Anglais et donc l’indépendance politique –sinon économique- des îles, ou le statut de Départements d’Outre-Mer de la Martinique et de la Guadeloupe qui vise à maintenir un statuquo de revendications à surtout ne jamais satisfaire ? Est-ce l’ampleur du traumatisme – 300 ans –  soit 15 à 20 générations dont les individus trop contestataires ont été impitoyablement éliminés, pression sélective ancrée dans l’inné ou l’acquis ? Il est malaisé d’ouvrir ces débats hormis en petit comité alors nous vous laisserons avec vos idées sur le sujet, prêts à recevoir vos points de vue. [Sur un plan culinaire, l’abolition de l’esclavage conduisit à l’importation d’une main d’œuvre de substitution étrangère et volontaire principalement du sous-continent Indien, d’où les nombreux curry et colombo qui constituent des piliers de la cuisine Créole]. Très clairement, la colonisation prend aujourd’hui une toute autre tournure, globalisée et pernicieuse dans laquelle la traditionnelle ségrégation Blancs/Noirs se trouve de facto renforcée et remplacée par un clivage bien plus conventionnel Riches/Pauvres.

La remontée Sud>Nord de l’arc en témoigne :

Trinidad et Tobago (T&T): indépendantes et autonomes économiquement mais soumises à la règle.  Tobago ruinée après le passage du cyclone IVAN en 2004 qui avait dévasté l’ensemble des plantations s’est ‘spontanément’ placée sous la férule de Trinidad laquelle bénéficie de belles richesses gazières et pétrolières ; le gouvernement central a alors demandé à la population d’arrêter l’agriculture  et de se recycler à l’industrie du tourisme (cela renifle le plan quinquennal à mille lieux). Ainsi, rien n’est produit sur place et tous les produits sont importés de Trinidad ou du Brésil, alors que la population reste nonchalante,  faisant semblant de ne s’apercevoir de rien.

Charlotteville - Tobago

Charlotteville – Tobago

Grenada ainsi que Saint Vincent et les Grenadines sont la chasse gardée des Américains, Sainte Lucie des Anglais : ici les gigantesques Caraïbes Cruisers (on a encore revu quelques Costa dont un sous l’eau depuis 1961) déversent leur lot d’obèses ou névrosées sur le front de mer avec pour consigne de surtout ne pas s’égarer dans les rues de derrière peu sures, ou de ne pas franchir les limites du marché aux épices, là les yachts immatriculés à Nassau attendent leur équipage sans aucune redistribution économique puisque la marina est administrée par Camper & Nicholsons International, compagnie Anglaise du secteur du yachting de luxe. Aucune rentabilité produite par les équipements touristiques n’est réinvestie dans les îles, immédiatement siphonnée  vers les Etats Unis, l’Europe ou, bien plus efficace,  les paradis fiscaux tout proches. Les seuls investisseurs locaux sont immanquablement liés au pouvoir politique (hôtel propriété de la fille de l’ancien premier ministre à Bequia où l’omniprésence du touriste Américain est presque insupportable).

Pourtant l’intervention des Etats Unis à Grenada en 1983 a laissé un sentiment de haine antiaméricaniste au sein de la population. La démonstration de force lancée par Reagan basée sur le « syndrome du Vietnam »  a eu lieu alors que les Etats Unis craignaient la déstabilisation de la région Caraïbes par la création d’un nouvel Etat Communiste soutenu par Cuba. Le rapport de force est disproportionné : 12000 marines contre 1000 représentants des forces locales renforcées par 900 Cubains. La victoire est facile, en dépit des nombreux transports de troupes échoués sur les récifs (bravo l’US Navy). L’occupation par 300 membres des forces Américaines durera 2 ans.

Comment ne pas être choqué par cette structure économique où la dépendance est savamment organisée : supermarchés remplis de produits Américains ou vitrines à touristes à des prix au-delà des capacités d’achat des locaux et marchés populaires vides ; il est symptomatique que la monnaie locale (l’Eastern Carbibean $) soit à parité fixe avec l’US $.

Clfton – Union Island – Saint Vincent et les Grenadines

Clfton – Union Island – Saint Vincent et les Grenadines

Sir James Mitchell a gouverné St Vincent et les Grenadines pendant 19 ans jusqu’en 2001. Son pays était alors fortement dépendant de l’exportation de bananes. Il a beaucoup œuvré pour la protection de son marché en Europe. Le ministre de l’agriculture Français de l’époque, de retour de croisière lui a donné le conseil suivant : «il y a plus d’avenir dans le développement du tourisme nautique de luxe dans votre pays que dans le marché de la banane en Europe ». (In : St Vincent & the Grenadines The Ungovernable – Sir James Mitchell).  L’argent des retraités Nord-Américains ou Européens, ne faisant que transiter dans les structures ad-hoc de défaisance, force est de constater que le tourisme est loin d’apporter la richesse nécessaire au développement économique du pays ce qui  conduit le gouvernement actuel à diversifier ses alliances (Bolivie, Venezuela, Cuba, Canada, Japon, Chine..) en vue d’obtenir des apports capitalistiques… un jeu dangereux, il faut une grande cuillère pour déjeuner avec Belzébuth…

Pour nous, petits joueurs dans ce monde de brutes, les symptômes sont irritants et dérangeants. Dans les Tobago Cays (St Vincent et les Grenadines), LE récif des Antilles, présent sur toute affiche publicitaire, LE lieu de SA lune de miel ou de vermeil, par 30 nœuds de vent, les catamarans de location à la semaine enchaînent erreurs sur erreurs, comportements irresponsables et dangereux, les pêcheurs sollicitent avec insistance les voiliers au mouillage pour qu’ils achètent un poisson au prix du marché Victor Hugo à Toulouse, les pauvres tortues « sanctuarisées » n’osent même plus jouer à la bête à deux dos (faut les comprendre, s’envoyer en l’air au milieu de trente clampins qui vous observent à travers leur masques/tubas…). Ailleurs, c’est la triste constatation que les prix sont duaux, locaux et touristes, que la couleur de la peau nous range automatiquement dans une catégorie…

Chatham bay – Union Island – Saint Vincent et les Grenadines

Chatham bay – Union Island – Saint Vincent et les Grenadines

Mais peut-on en vouloir à ces gens exclus du système de se battre pour une part du gâteau et leur existence future ? Un bon « deal » avec un touriste rapporte davantage qu’une journée de pêche à l’ancienne, pourquoi s’embêter ? Est-ce raisonnable encore une fois de sacrifier des territoires entiers pour la récréation de la classe moyenne mondiale ? Comment peut-on l’inscrire dans les perspectives démographiques qui annoncent pour la planète 3 milliards d’individus appartenant à la classe moyenne en 2020, s’ils désirent tous nager avec les tortues des Tobago Cays ou pique-niquer sur Morpion Island ?

Morpion Island – Saint Vincent et les Grenadines

Morpion Island – Saint Vincent et les Grenadines

L’arc des Antilles vit sous la menace de l’effondrement économique de l’encombrant partenaire et  voisin : le Venezuela. Champion de la révolution Bolivarienne Chavez a signé en 2005 un accord de coopération pétrolière avec 13 pays des Caraïbes. Dans le cadre de l’alliance Petrocaribe, le Venezuela fournit à ses partenaires du pétrole à des tarifs préférentiels et des conditions de paiement très, très différées. Seuls Trinidad et Tobago lui aussi producteur de pétrole et de gaz et la Barbade n’ont pas paraphé l’accord. Les économies fragiles des autres pays dépourvus de ressources dépendent largement des largesses d’ « El Commandante » depuis décédé et dont le successeur est actuellement largement contesté.

N’en déplaise à JL Mélenchon, à l’écoute des revendications d’une population privée des produits de nécessité (le Venezuela importe presque tout et ces importations dépendent du contrôle des changes soumis à des autorisations discrétionnaires qui favorisent les combines),  subissant une inflation record (+ 56% en 2013), un endettement qui frôle les 200 milliards de $ soit plus de 200% du PIB ce qui devient gênant,  une censure et une insécurité croissante (21 600 homicides en 2012), le Venezuela ne semble pas être « un phare pour les citoyens de la vraie gauche et un exemple pour l’humanité », même si le Chavisme a permis de réduire le niveau de pauvreté, de diminuer le nombre d’analphabètes et de mettre en place un système de retraite et de santé. Un ajustement du prix du baril au coût de production, envisagé comme mesure de redressement de l’économie introduirait alors un facteur d’instabilité probablement insurmontable pour les îles les plus vulnérables. Ce scénario est sans compter le rôle de Cuba qui semble aujourd’hui avoir des difficultés à se projeter dans l’après castrisme.

D’aucun auront noté que le Venezuela a été contraint en Janvier  d’émettre des bons du trésor pour financer ses importations de biens de première nécessité, pour les non-initiés, les caisses sont vides et les créanciers ne vont pas tarder à demander des comptes.

A tort ou à raison, l’imminence de la déflagration n’effraie que peu les habitants du Sud de l’arc des Antilles que nous avons rencontré, les sujets d’irritation liés au Venezuela concernent plutôt les trafics :

  • essence de contrebande obtenue 1c/l  (oui, oui 1 centime d’euro par litre, le prix local au Venezuela et ce depuis la nuit des temps car le sous-sol appartient au peuple, c’est bien connu  [de ce prix découle une intensité énergétique similaire à celle de la France pour ne rien produire… tout est importé au Venezuela… même l’essence qui pour ¼ de la consommation est importée des Etats-Unis alors que le Venez a les plus importantes réserves mondiales d’or noir] ) et revendue par des marins louches 0.5$/l soit une marge de 5 000 % de quoi rémunérer bien des intermédiaires…
  • cocaïne (crack) qui viendrait contester la suprématie de la ganja
  • armes fournies par la Russie qui inondent la région.
Venezuela – Cuba : Deux drapeaux, une seule révolution

Venezuela – Cuba : Deux drapeaux, une seule révolution

Plus au Nord, encore un étrange groupe, Martinique – Dominique – Guadeloupe. Deux Françaises qui encadrent une ancienne Anglaise. Les deux nations se sont affrontées de longues années pour le contrôle de la Dominique jusqu’en 1978, où elle devint une république au sein du Commonwealth. Etrange erreur de nos stratèges de ne pas chercher à l’intégrer dans le giron de la France !

Commençons par la Dominique, le pays des arcs en ciel, si vous le voulez bien. Indépendante et sans support, ni des voisins, ni du Commonwealth, la Dominique vendit sa voix à l’ONU à la Chine (abandon de la reconnaissance de Taiwan) contre quelques écoles, une route et un barrage. Une grande partie du business de l’île est désormais tenu par des représentants de l’Empire du Milieu qui achètent de la terre, du sable etc, tout comme ailleurs. Autre investisseur notable, le Maroc (construction de resort par exemple – surprenant n’est-il pas ?)  dont on imagine la justification dans une simplification de la chaîne logistique d’approvisionnement Européenne en cocaïne (bypass de l’Afrique de l’Ouest et de la remontée via des GoFast de la Mauritanie et du Sahara Occidental – relire le post du Cap Vert si besoin).

En contrepartie de ces manœuvres de « haute phynance », la conscience politique et la revendication d’indépendance et de liberté des personnes rencontrées sont très fortes. Les petites gens grognent, comme toujours, racontent, en petit comité des histoires de corruption et de pillage, une autre vision de la même réalité sous-jacente. A coquin, coquin et demi, certains attendent avec impatience la faillite de la société d’investissement Marocaine afin de pouvoir cannibaliser le bâtiment au trois quart fini ; seul un Allemand trouve grâce à leurs yeux, ils en parlent encore avec des larmes dans le sourire, ce dernier, connaissant la musique, avait, le sagouin, figé les encadrements des fenêtres dans le béton des murs… impossible à chouraver… la rage.

Portsmouth - Dominique

Portsmouth – Dominique

Une très belle expérience à Portsmouth, Nord-Ouest de la Dominique à travers PAYS (Portsmouth Association for Yachts Security).  Il s’agit d’une organisation communautaire, une des rares qu’il nous ait été donner d’observer (à l’inverse du Cap Vert) qui prend en charge l’accueil des voiliers dans la baie depuis l’aide au mouillage sur ancre ou sur coffre, l’accompagnement en barque lors de la visite de l’Indian River, le taxi, la lessive, l’aide à la maintenance des bateaux et surtout la surveillance contre la malveillance. Ces taches sont effectuées par une dizaine de marins sur des barques hors-bords : Spaghetti, Charlie, Cobra, Sea Bird, Lawrence of Arabia, Albert… Les fonds sont redistribués équitablement au sein de la communauté. Les renégats sont impitoyablement exclus et privés de moyens de subsistance évidents. Nous en avons rencontré un seul qui lors de son exclusion a travesti le nom de son bateau : MACA sur bâbord et RONI à tribord. Le financement de l’organisation est assuré par un diner deux soirs par semaine auquel la majorité des plaisanciers participent, cruisers ou charters plus, bien évidemment, les rétributions standardisées.

Indian River - Dominique

Indian River – Dominique

Quelques heures de navigation, un nième chenal pour changer de monde, l’archipel des Saintes, au Sud de la Guadeloupe, un côté Breton disent les guides nautiques, on restera réservé sur cet aspect : mouillage forain interdit, prise de coffre obligatoire, comme un air de pays. Inutile de s’attarder, d’autant que nous avons un programme de travaux chargé en préparation de la prochaine étape. Pointe à Pitre devient notre base pour quinze jours.

On découvre vite fait, Haute Terre (comprendre l’île qui est au vent mais en fait la plus basse) : concentration d’hôtels et d’activités touristiques, Basse Terre (celle qui est sous le vent mais en fait la plus haute grâce à la Soufrière), un peu sauvage et torturée. Entre les deux, Pointe à Pitre, cité désolée, pourrie par le crack, les hommes du GIGN y patrouillent en déguisement de RoboCop.

La difficulté à trouver du poisson frais et le conseil de Tonio et Maïté pour faire le marché : « vérifiez la provenance des fruits et légumes et privilégiez la production de la Dominique », mettent le pifomètre en branle – on cherche un peu, on se documente, et là patatras, encore un coup des producteurs de banane… 11 fleurs de bananier Pesticide destiné à éradiquer les charançons et augmenter la production de banane, la Chlordécone (également nommé Képone) a été interdite aux Etats-Unis en 1976, la licence cédée à une société Brésilienne avec changement de nom, interdite dans la communauté Européenne en 1990 avec une dérogation « banane » jusqu’en 1993 pour les DOM…. et une utilisation avérée en Martinique/Guadeloupe jusqu’en 2005 En bref, la molécule de Chlordécone a une grande stabilité naturelle (>3 000 ans), perturbateur endocrinien et neurotoxique, tout comme le nuage de Tchernobyl, elle ne passe pas les barrières phytosanitaires mises en place par les autorités, on croit rêver. Vingt ans plus tard, on trouve dans les Antilles Françaises des taux élevés de troubles du développement, de prématurité, de cancers de la prostate (la Guadeloupe en détient le triste record mondial en pourcentage), etc…

Le Sud de Basse Terre est complètement pollué : par ruissellement (il pleut pas mal dans les Antilles), les terres sont lavées de leur Chlordécone qui est entrainée vers les jardins potagers (toutes les racines de production locale sont désormais considérées comme à risque par les autorités), puis une étape plus loin, la molécule est entrainée sur l’estran et se fixe dans la vase rendant les mollusques (lambis) et poissons impropres à  la consommation. Les arrêtés préfectoraux en juillet 2013 ont redéfinis les zones interdites à la pêche et mettent en place des indemnisations.Difficile de croire que les locaux s’abstiennent de cultiver leur jardin ainsi que de sortir avec leur bateau de pêche… les produits sont simplement vendus « discrètement », surtout pas à des étrangers qui pourraient être des représentants de la force publique – ironie suprême,  confronté à un refus de vente, le touriste blanc s’insurge contre cette nouvelle forme de racisme.

L’argument selon lequel la relation directe entre la mise en danger de la santé publique et la pulvérisation massive de pesticide n’était pas clairement établie a été utilisé pour justifier de continuer à utiliser le produit afin de protéger les 270 000 tonnes de bananes annuelle et surtout le portefeuille bien rempli des Békés. => On ne peut pas le démontrer DONC cela n’est pas possible                 FAUX

Pub dans le Monde du 25 Février 2013

Pub dans le Monde du 25 Février 2013

Cette triste histoire de banane offre néanmoins une occasion de présenter le révérend Tom dont les travaux au 18ème  siècle fournissent une clé de lecture intéressante des phénomènes et éclairent nos processus de décision individuels ou collectifs. Le révérend Thomas Bayes ministre du culte presbytérien est né en Angleterre en 1701 ou 1702. Il est censé avoir mené une vie paisible de célibataire studieux, comme souvent à cette époque (on peut en douter à voir le célibat marqué de Lewis Carroll), et publie de son vivant «La Bienveillance divine, ou une tentative de preuve que la fin première de la Providence divine et du Gouvernement est le Bonheur de ses créatures », tout un programme. A sa mort, son vieux pote Richard Price soutient la publication en 1763 d’un texte posthume « Essai en vue de résoudre un problème de la doctrine des sciences » qui pose ce qu’il est désormais convenu d’appeler le théorème de Bayes.

Ce théorème redécouvert en 1774 par le Marquis de Laplace – lequel fût le premier à prévoir les mouvements de planètes et insistait lourdement auprès de Napoléon Bonaparte sur le fait qu’il n’avait nullement besoin d’invoquer Dieu pour ce faire – ce théorème donc dit de Bayes correspond à une équation d’apprentissage statistique dont les applications très larges dépassent le cadre des mathématiques. On l’utilise dès que l’information disponible est limitée ou bien difficile à rassembler. Rien d’étonnant à ce que l’industrie pharmaceutique (développement de molécules) et les big-oils (prospection pétrolière) en soient friands et figurent parmi les utilisateurs intensifs après que les mathématiciens dans les années 1980 aient reconnus des fondements « sains » à l‘approche. Il faut noter également que la nouvelle économie avec les perspectives de gigantesques bases de données à traiter (Data Mining) constitue un champ d’application fabuleux pour une méthode capable d’apprentissage.

Pour les moins matheux d’entre nous :

Le théorème de Bayes prend en compte la vraisemblance d’un événement conjointement à sa probabilité d’occurrence. Il s’agit d’un raisonnement inverse où l’on cherche à déterminer la probabilité (vraisemblance) d’une hypothèse compte tenu d’un ensemble d’observations: si l’on connait les conséquences d’une cause (ou d’un ensemble de causes), l’observation des effets produits permet de remonter aux causes probables.

Pour les autres :

Le théorème de Bayes prend l’aspect d’une petite, toute petite formule qui permet d’évaluer la pertinence de ce que l’on croit savoir – une hypothèse (H) –  à l’aune de l’information apportée par une observation (O).

On appelle :

– P(O) et P(H) les probabilités respectives de H et O

– P(O|H) la probabilité de O sachant H : si l’hypothèse H est vraie alors on devrait observer O avec une certaine probabilité

– P(H|O) la probabilité de H sachant O, résultat de la formule de Bayes constitue une mesure de la pertinence de l’hypothèse H ayant observé O – ceci permettra de classer les différentes hypothèses possibles en vue de déterminer la plus vraisemblable (et non pas la plus probable).

La formule de Bayes s’écrit ainsi : 13 Bayes 1 Dans les probabilités classiques, on cherche à résoudre les problèmes directs : étant donné une urne avec 6 balles blanches et 4 noires, quelle est la probabilité de tirer 3 noires.

Le problème que résout Bayes concerne l’inversion du raisonnement : étant donné un tirage, que peut‐on dire sur le contenu de l’urne ? Autrement dit, quelle est la probabilité des tirages suivants? Par exemple, pour une urne dont on ne sait rien :

  • cinq tirages successifs d’une boule blanche conduisent à une vraisemblance  FORTE d’un sixième tirage blanc sans qu’il soit possible de prouver que l’urne ne contienne pas de boule rose ou bleue…. ou verte.
  • quatre tirages successifs d’une boule blanche suivis d’une cinquième noire conduisent à une vraisemblance un peu moins forte de blanc et une vraisemblance faible de noir On voit bien dans un tel contexte la capacité d’apprentissage à l’œuvre.

Pour aider un peu, un exemple emprunté à Stanislas Dehaene (professeur de Neuro Sciences): Un jeune patient rend visite à son médecin en Novembre parce qu’il tousse (O). Trois hypothèses:

  • H1=il a la grippe.
  • H2=il a un cancer du poumon
  • H3=il a une gastro‐entérite

Théorème de Bayes: p(H|O) = p(O|H) *  p(H) / p(O) En l’occurrence, p(O)= 1 car le patient tousse, c’est un fait. Bayes 2 Conclusion : le patient à la grippe.

Cet exemple reste simple car il y a alignement entre la probabilité et la vraisemblance de l’évènement. Mais concernant des phénomènes plus complexes, l’application du théorème de Bayes devient subtile.  Dans la pratique (et reprenant en cela une vieille idée de Turing), on travaille plutôt sur des logarithmes qui caractérisent l’évidence (mesurée en déciban tout comme le bruit en décibel), en fait une mesure de la vraisemblance d’une hypothèse par rapport aux autres.

Quelques champs d’application originaux :

  • ce n’est plus un secret que la résolution des messages cryptés de la machine Enigma lors de la seconde guerre mondiale par Alan Turing reposait sur une application judicieuse du théorème de Bayes (ceci étant, Turing fut grandement remercié pour sa contribution sous forme de castration chimique – l’homosexualité affichée dans les années cinquante n’était pas bien vue chez nos cousins grand-bretons),
  • les sciences cognitives commencent à percevoir le cerveau, tant du point de vue de l’apprentissage (capacité d’inférence Bayésiennes avérées chez l’enfant de huit mois), de la perception (capacité de notre système nerveux à ne nous donner « à voir » qu’une seule représentation du monde à un instant donné), que du point de vue de vieux débats (genre inné-acquis) comme reposant en grande partie sur des modes Bayésiens de traitement de l’information,
  • la recherche du lieu de crash de l’AF 447 (mais en fait, la quasi-totalité des systèmes de recherche fonctionnent sur les mêmes principes),
  • et même Henri Poincaré, en charge d’une énième expertise du fameux bordereau dans le cadre du procès en réhabilitation de Dreyfus, utilisa dans ses raisonnements (à l’inverse de ce plouc de Bertillon) ce que l’on pourrait appeler une méthode Bayésienne.

Reste l’extension du théorème de Bayes qui nous intéresse spécifiquement et sur lequel nous souhaitons vos avis – par mail ou par commentaire sur le blog.

Nous avons sélectionné un certain nombre d’assertions, issues de Sciences dures ou molles, qui illustrent une absence de preuve (probabilité faible ou nulle) mais une vraisemblance forte basée sur des observations répétées ou bien l’inverse. Est-il valide d’utiliser une approche Bayésienne et si oui, quelle est votre conclusion ?

  1. le dérèglement climatique est d’origine anthropique : Probabilité faible et vraisemblance forte.
  2. dès 1935, l’Allemagne se prépare à envahir la France : Probabilité forte et vraisemblance (perçue par les gouvernements) faible.
  3. les pesticides sont responsables de la disparition des abeilles : Probabilité faible et vraisemblance forte [nous traiterons spécifiquement des Abeilles dans le prochain post]

Nous sommes également intéressés de vos propres exemples…

Dans l’attente de vous lire, avec nos meilleures pensées, Santé et Sobriété,

Stéphanie / Christophe

Marina Bas du Fort – Pointe à Pitre – Guadeloupe

28 février 2014

www.yodyssey.com

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3 thoughts on “Pour un régime de bananes

  1. Ah ce reverend… Qqes elements pour amorcer le débat :
    1. le dérèglement climatique est d’origine anthropique :
    Possible, pas sur. L’observation des séries récentes de températures récentes laissent penser à une évolution climatiques, mais l’origine anthropique n’est pas être pas la seule, et peut être pas dominante, il y a des présomptions, pas de certitude.
    Validité de l’approche bayésienne : oui.
    Cependant, il y a des incertitudes sur la cause et les conséquences, et la difficulté de faire des choix reversibles (options) qui rendent difficile les prises de décisions. Cf a ce sujet un vieux et excellent jeu, Vertigo.

    2. 1935 :
    Nous sommes en présence d’une interaction entre deux acteurs (et plus) intelligents, spéculant sur leurs intentions. Ce genre de problème se prete à la probabilisation si il s’agit d’un jeu avec répétition des parties. Ici ce n’est pas un jeu, c’est de l’histoire, pas de répétition.
    Validité de l’approche bayésienne : non

    3. les pesticides sont responsables de la disparition des abeilles :
    Possible, pas sur. Mais ici , contrairement au changement climatique, la cause potentielle semble circonscrite
    Validité de l’approche bayésienne : oui.
    L’effet négatif sur les rendements agricoles d’élimination des pesticides est faible par rapport à celui de la disparition des abeilles. Les conséquences potentielles sont telles, que des décisions, devraient être prises des maintenant.

    PS: l’approche bayésienne est sexy, mais elle a des limites. Entre autres:
    Une hypothèse sur une distribution de probabilité apporte tjrs de l’information, meme une distribution uniforme dite non informative.
    Ne s’applique pas bien aux cygnes noirs, ni aux évènements dont nous sommes des survivants (genre: probabilité a posteriori d’une guerre nucléaire totale par erreur pendant la guerre froide)

    PS: Le distinguo que vous faites entre vraisemblance et probabilité vous rapproche de la théorie de Dempster-Schaffer, cela vous dit qqch ?

    GD

  2. Bonjour vous deux. C’est toujours avec grand plaisir et intrt que je lis vos compte rendus et analyses.Nous sommes nouveau au Vietnam depuis une dizaine de jours, toujours D Nng.Ils sont heureux de nous revoir, mais ne changent pas, toujours aussi bordliques mais plein de bonne volont.Assez dsorientant, mais on commence percevoir les codes de fonctionnement. C’est ainsi.Je ne vais pas trop m’attarder ici, car j’ai du boulot sur le bto.Il est vrai que la vie ici est assez facile, le climat aidant, avec une moto et les plages proximit.Bien que le cot de la vie ai un peu augment, gostement, pour nous, cela reste bien apprciable.Bonne suite pour votre priple et le passage de Panama (qui doit encore, d’aprs les chos, tre encore source de bakchichs et combines).Bonne nav et au prochaines nouvelles.Franois & M.

    Date: Fri, 28 Feb 2014 20:42:17 +0000 To: fpferrari@hotmail.fr

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